Le document en 10 lignes
Dans cet article paru en 2010 dans Projets de paysage, la géographe Aude Pottier examine les contradictions qui entourent la manière de regarder, de qualifier et de gérer la forêt des Landes de Gascogne. Constituée pour l'essentiel d'un vaste ensemble de peuplements de pins maritimes destinés à la production, cette forêt est volontiers décrite comme artificielle et monotone. Elle est pourtant devenue, particulièrement sur le littoral, une composante majeure de l'image d'une nature à préserver et un support de loisirs et d'attractivité touristique. L'auteure cherche à comprendre comment ces deux représentations peuvent coexister et comment elles influencent les pratiques de gestion forestière.
L'analyse s'appuie sur des documents d'aménagement et de gestion, notamment ceux de l'Office national des forêts (ONF), sur la charte du Parc naturel régional des Landes de Gascogne, sur des sources iconographiques et sur des entretiens semi-directifs avec des acteurs institutionnels et associatifs. Elle distingue les forêts dunaires du littoral, où l'accueil du public et la protection des paysages sont très visibles, de la forêt de production du plateau, dont l'apparente uniformité dissimule aussi des milieux remarquables. Un conflit autour de la forêt privée incluse dans le site classé de la dune du Pyla et de la forêt usagère de La Teste-de-Buch permet d'observer comment la demande de « naturalité » peut contraindre la sylviculture qui a pourtant produit une partie du paysage protégé.
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Sommaire
Résumé complet
Introduction : une forêt de production devenue objet de protection paysagère
L'article s'ouvre sur la difficulté à résumer la forêt landaise à l'image d'un paysage sans charme, uniquement destiné à produire du bois. Pour Aude Pottier, cette représentation tient à la visibilité de l'exploitation forestière, à l'impression de répétition créée par les pins et à l'ampleur du massif. Elle néglige des différences importantes entre la frange littorale, le plateau et les zones humides qui traversent l'ensemble. La forêt se trouve désormais investie de valeurs esthétiques, écologiques et récréatives qui dépassent sa fonction économique initiale. Ce déplacement du regard ne supprime pas son caractère artificiel, mais conduit à la traiter parfois comme un milieu naturel dont il faudrait préserver l'apparence.
L'auteure formule ainsi sa question centrale : quel statut paysager donner à une forêt créée et entretenue par des activités de production, lorsqu'elle est simultanément perçue comme un emblème de nature ? Elle ne cherche ni à nier la diversité écologique du massif ni à opposer simplement les forestiers aux promeneurs. Elle observe plutôt la construction de représentations différentes selon les lieux, les acteurs et les échelles d'observation. La méthode combine l'examen de documents publics encadrant la gestion des forêts, des images et des entretiens réalisés auprès de services forestiers, d'institutions touristiques et d'associations. Le développement suit trois mouvements : identifier la pluralité des paysages landais, comprendre le désir contemporain de « nature » qui s'y attache, puis examiner les adaptations et les conflits engendrés par cette attente (p. 1 de l'article ; p. 2 du PDF).
Paysage ou paysages : la formation historique d'un massif stéréotypé
Pottier présente d'abord l'espace des Landes de Gascogne comme un vaste plateau sableux triangulaire, d'environ 1,2 million d'hectares, situé sur les départements des Landes, de la Gironde et du Lot-et-Garonne. Le relief peu marqué et l'homogénéité relative des sols ont favorisé les descriptions globalisantes. Avant le grand boisement du XIXe siècle, cette région était désignée dans certains récits par l'expression « Sahara français », bien qu'elle comprît de nombreuses zones humides et marécageuses. L'auteure rappelle les représentations négatives attachées à ce territoire, alors considéré par une partie des observateurs comme pauvre, hostile et peu civilisé. Elle se réfère sur ce point aux travaux de Bernard Traimond, de Jacques Sargos et de Julien Aldhuy, dont elle reprend les analyses sur la construction de cette image.
La transformation du paysage s'inscrit dans une rupture majeure avec le système agro-pastoral ancien. La loi du 19 juin 1857, relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, impose aux communes de boiser les communaux ou de les céder si elles ne peuvent assurer ces opérations. Pottier souligne que les notables landais et girondins figurent parmi les premiers acquéreurs de ces terres, qu'ils plantent essentiellement en pin maritime. L'essence était déjà présente dans la région avant ces travaux ; ce qui change est l'extension et l'organisation du boisement, désormais destiné à une économie spécialisée de la résine puis du bois. L'auteure rappelle, à partir des données publiées par Thiveaud en 1992, le passage de 130 000 à 843 000 hectares de forêt en un demi-siècle, dont 780 000 hectares de pins maritimes. Dans le contexte de la publication, elle décrit un massif proche du million d'hectares, privé à plus de 90 %, comprenant 889 600 hectares de forêt de production. Ces chiffres concernent des indications historiques et statistiques mobilisées en 2010 ; ils ne doivent pas être présentés comme une mesure actualisée (pp. 2-3 ; PDF pp. 3-4).
La géométrie devient l'un des caractères les plus immédiatement reconnaissables de la forêt issue de ces transformations. Les semis et les plantations suivent des alignements, les parcelles composent de grandes figures régulières, et les fossés d'assainissement comme les pistes de défense contre les incendies (DFCI) imposent leur réseau rectiligne. La futaie régulière, où les arbres ont sensiblement le même âge à l'échelle d'une unité de gestion, participe à cette impression. Pottier indique que, dans les chiffres qu'elle mobilise, le pin maritime représente 92 % de la superficie du massif. La platitude du terrain limite les vues d'ensemble ; le voyageur perçoit surtout une répétition de peuplements le long des routes, sur des dizaines puis des centaines de kilomètres. Les airiaux, les parcelles de maïs, les pistes et les coupes rases constituent alors les rares ouvertures de l'espace forestier (p. 3 ; PDF p. 4).
Cette impression de monotonie est ancienne et ne résulte pas seulement des sensibilités écologiques contemporaines. Le Guide Joanne de 1899-1900, cité dans l'article, décrit déjà les pins vus du train de Bordeaux à Bayonne comme une forêt plate, continue et peu engageante. Dans un entretien mené auprès du Comité départemental du tourisme des Landes, Pottier retrouve au tournant des années 2010 l'idée d'un paysage de transit que de nombreux voyageurs jugent lassant en allant vers les plages, le Pays basque ou l'Espagne. La forêt fonctionne ainsi comme un écran à grande échelle, tandis que ses singularités locales ne sont guère perceptibles depuis les principaux axes. La photographie d'une parcelle en renouvellement montre, elle aussi, comment une coupe rase ouvre la vue sur la régularité du système de production. Une seconde photographie prise depuis la nationale 10, avec du bois stocké après la tempête du 24 janvier 2009, rattache cette expérience du paysage à l'exploitation et aux perturbations du massif (pp. 4-5 ; PDF pp. 5-6).
De l'uniformité apparente aux différences entre littoral et plateau
Le deuxième temps de l'analyse déplace le regard : à l'échelle du massif, la pinède paraît constituer une forêt utilitaire indifférenciée ; à une échelle plus fine, elle laisse apparaître des ensembles aux formes et aux fonctions distinctes. Pottier insiste sur la dualité entre la région forestière des dunes littorales et celle du plateau landais. Cette distinction répond autant aux caractéristiques physiques qu'à deux histoires d'aménagement. Le boisement des dunes avait pour première fonction de fixer les sables et de protéger les espaces situés en arrière. Celui du plateau a pris, à grande échelle, une orientation nettement productive et industrielle. L'auteure s'appuie sur des travaux qui décrivent la forêt littorale comme un lieu historique de protection, tandis que l'intérieur représente l'archétype de la forêt de production (p. 5 ; PDF p. 6).
Cette différence de fonctions explique en partie les valeurs attribuées aux paysages. Le relief dunaire, les transitions entre sable, plans d'eau et forêt, ainsi qu'une diversité végétale plus visible rendent le littoral plus immédiatement attrayant. Son statut foncier et administratif le distingue aussi : dans les données retenues par Pottier, la forêt côtière comprend 52 % de forêts domaniales et 7 % d'autres forêts relevant du régime forestier. Ce poids du secteur public facilite une politique d'accueil et de protection qui n'a pas le même sens dans le massif intérieur massivement privé. L'auteure souligne toutefois que les deux espaces sont exploités et artificiels, même si les discours ne les regardent pas de la même façon (p. 6 ; PDF p. 7).
La forêt côtière est par ailleurs rarement valorisée isolément. Elle entre dans un ensemble paysager associant l'océan, la forêt et les étangs, devenu central dans la promotion touristique de la Côte d'Argent. La fonction visuelle et symbolique du pin maritime dépasse alors sa simple production. La forêt reçoit une image de naturalité par association avec les dunes, les plages et les plans d'eau. Pottier relève la manière dont cette image est entretenue dans des slogans et des documents promotionnels locaux : au Porge, « Offrez-vous la nature » ; à Hourtin, « La nature en trois dimensions » ; à Soorts-Hossegor, une forêt qualifiée de « naturelle et essentielle ». Ces formules sont étudiées comme des manifestations du discours touristique, et non adoptées par l'auteure comme descriptions scientifiques de l'origine du boisement. La frange littorale attire, selon le chiffre rapporté dans l'article, plus de 2,5 millions de touristes par an. Elle fonctionne donc comme la vitrine du massif, bien qu'elle n'en représente qu'une partie limitée (pp. 5-6 ; PDF pp. 6-7).
L'analyse ne conduit cependant pas à réserver les paysages remarquables au seul littoral. Pottier insiste sur la diversité discrète de l'intérieur : le long de la Leyre et du Ciron se développent des forêts galeries de feuillus, notamment de chênes et d'aulnes ; des lagunes, des zones humides et des îlots spontanés de feuillus ponctuent les peuplements de résineux. Le regard depuis la route passe facilement à côté de ces milieux, précisément parce que les plantations de pins forment une sorte de « rideau ». En revanche, les dispositifs de préservation et d'inventaire écologique en reconnaissent l'intérêt. Les zonages de type réserve naturelle, site protégé, Natura 2000 ou ZNIEFF se concentrent souvent sur ces milieux humides, les ripisylves et les formations végétales différentes de la pinède de production. La protection ne reflète donc pas seulement une qualité générale attribuée à la forêt, mais une hiérarchie interne entre ses composantes (pp. 6-7 ; PDF pp. 7-8).
Le cas du Val de l'Eyre illustre cette hiérarchie : dans un environnement dominé par la production de pins et les grands champs géométriques, les feuillus des vallées apparaissent comme des éléments remarquables. Pottier observe en parallèle un élargissement du vocabulaire patrimonial. La charte du Parc naturel régional des Landes de Gascogne de 2000 inclut le massif forestier lui-même parmi les composantes du patrimoine naturel, à côté de sites présentant un intérêt écologique ou paysager plus spécifique. Il en résulte une tension conceptuelle, mais non une impossibilité : une forêt historiquement artificielle peut être intégrée à des politiques de préservation de la nature. Le langage touristique accentue encore cette évolution en effaçant parfois le caractère cultivé des pins, comme dans la formule « Les Landes, c'est tout naturel ! » relevée dans une communication départementale (p. 7 ; PDF p. 8).
Quand la forêt cultivée devient un emblème social de la nature
La partie suivante cherche à comprendre pourquoi une forêt de production peut susciter une attente de naturalité si forte. Pottier s'appuie sur des travaux relatifs aux représentations sociales de la forêt : pour une partie importante du public, la forêt apparaît d'abord comme une image évidente de la nature, même lorsqu'elle est aménagée. Les opérations productives, en particulier les coupes, peuvent dès lors être perçues comme étrangères ou hostiles à ce que les visiteurs pensent trouver dans cet espace. Les citadins, plus éloignés de la vie agricole et de ses contraintes, tendent à privilégier des usages de détente, de découverte et de ressourcement. Les fonctions vivrières ou professionnelles, autrefois plus familières, perdent de leur visibilité dans la représentation collective (pp. 7-8 ; PDF pp. 8-9).
L'auteure rappelle que cette évolution a des conséquences concrètes pour le métier de forestier. Dans une enquête menée ailleurs en France et qu'elle mobilise comme élément comparatif, 90 % des personnes interrogées conçoivent le forestier avant tout comme un protecteur de la forêt. Le chiffre ne provient pas d'une enquête représentative des Landes de Gascogne : il sert à expliquer la perception plus générale d'une profession dont l'activité de production est souvent méconnue. Lorsque des arbres sont abattus, une partie du public juge alors que les forestiers agissent à l'encontre de leur mission supposée. La coupe rase, très visible, cristallise particulièrement ce malentendu. Face à de telles attentes, les institutions cherchent à « fondre » les opérations de sylviculture dans le paysage et à concilier la fonction productive avec la fréquentation du public (p. 8 ; PDF p. 9).
Pottier inscrit l'apparition d'une véritable gestion paysagère des forêts à partir des années 1980, particulièrement au sein de l'ONF. L'intervention ne vise pas nécessairement toutes les parcelles. Elle se concentre davantage là où le public voit la forêt, dans les espaces de loisirs, autour des villes et dans les secteurs dotés de fortes protections réglementaires. Les choix sylvicoles peuvent alors être adaptés pour atténuer la visibilité d'une coupe ou préserver certains éléments perçus comme remarquables. La problématique paysagère ne remplace donc pas la production : elle se superpose à celle-ci, selon l'intensité des attentes sociales et les contraintes locales (p. 8 ; PDF p. 9).
« Cachez cette coupe que je ne saurais voir » : les aménagements visuels de la forêt littorale
Sur le littoral, l'exigence de naturalité est particulièrement forte parce que la forêt voisine avec les plages et accueille une fréquentation touristique importante. Elle est aussi, dans une proportion élevée, gérée par l'ONF. L'auteure examine ici la Directive régionale d'aménagement des dunes littorales de Gascogne de 2006, dans laquelle l'organisme reconnaît la contribution de la forêt au caractère « naturel », « sauvage » et « immense » associé aux plages atlantiques. Les guillemets utilisés dans le document de gestion signalent, pour Pottier, que le langage institutionnel tient compte de représentations sociales qui ne décrivent pas entièrement la réalité historique et technique du boisement (p. 9 ; PDF p. 10).
Cette image touristique contraste avec les caractéristiques productives des peuplements. Selon les données de l'ONF reprises par l'article, 80 % des forêts publiques littorales sont constituées de surfaces boisées de production, majoritairement conduites en futaie régulière, avec 98,5 % de pin maritime. Une forêt de pins travaillée selon des méthodes proches de celles du plateau peut donc être présentée aux visiteurs comme une nature sauvage. L'auteure rapporte à ce propos les paroles d'un agent patrimonial de l'ONF : certains visiteurs imaginent de « gros arbres éternels » et ne savent pas que l'homme intervient. Un autre interlocuteur souligne l'importance de l'« image de marque » touristique qu'il faut soutenir (p. 9 ; PDF p. 10).
Le traitement paysager cherche alors à atténuer les marques de cette exploitation. Des bandes boisées peuvent servir d'écrans pour cacher les parcelles en régénération ; les itinéraires cyclables, pédestres ou équestres sont pensés pour mettre en avant la diversité des ambiances ; les formes, les surfaces ou les orientations de certaines interventions sont adaptées aux secteurs fréquentés. Pottier cite un entretien avec l'unité littorale de l'ONF où un agent reconnaît explicitement que les gestionnaires essaient de « masquer un peu la réalité ». Il ne s'agit pas, dans le raisonnement de l'auteure, d'un secret sur l'existence de la sylviculture, mais du décalage entre une forêt productive et la représentation de « nature » à laquelle la gestion tente de la faire correspondre (pp. 9-10 ; PDF pp. 10-11).
Des interventions comparables se rencontrent à l'intérieur du massif, particulièrement près des villes et dans les lieux parcourus. Les recommandations peuvent porter sur la réduction de la taille des coupes rases, la mise en valeur des forêts galeries ou la modification des orientations de plantation afin de rompre une stricte régularité visuelle. Le paysage devient ainsi un paramètre explicite de la gestion, venant s'ajouter aux considérations techniques, économiques et réglementaires. La finalité commune de ces interventions est de rendre moins sensible l'action humaine, alors même que celle-ci a façonné les structures de la forêt concernée (p. 10 ; PDF p. 11).
Propriété privée, classement et conflits à la dune du Pyla et à La Teste-de-Buch
La réflexion change ensuite de terrain juridique et social. Dans un massif où plus de 90 % des surfaces forestières sont privées, la perception esthétique de la forêt ne va pas nécessairement de pair avec les objectifs et les moyens des propriétaires. Pottier rappelle qu'en contexte économique difficile, les préoccupations paysagères ne constituent pas toujours une priorité pour les acteurs de la forêt privée. Elles peuvent néanmoins devenir déterminantes lorsque leurs parcelles sont soumises à une réglementation de protection. Cette situation est illustrée par le site classé de la dune du Pyla et de la forêt usagère de La Teste-de-Buch, dans le sud du bassin d'Arcachon (p. 10 ; PDF p. 11).
Le classement repose sur la valeur pittoresque d'un ensemble associant la dune, l'eau, les sables mobiles et l'arrière-plan forestier. La forêt constitue une composante visuelle essentielle : depuis le sommet de la dune, elle forme l'étendue verte qui accompagne le spectacle des sables ; depuis le bassin et le Cap-Ferret, elle compose un cadre de verdure derrière le relief dunaire. Pourtant, ce paysage forestier réunit des forêts de statuts et d'origines différents : forêts domaniales, forêts privées artificielles de production et forêt usagère d'origine naturelle, dont les droits particuliers remontent au milieu du XVe siècle selon l'article. Pottier insiste sur la nécessité de ne pas confondre ces ensembles, même si le regard paysager et la réglementation les intègrent dans une unité apparente (pp. 10-11 ; PDF pp. 11-12).
La protection réglementaire commence en 1943 sur un secteur plus réduit ; elle est étendue en 1994, après la reconnaissance du site de la dune du Pyla comme Grand Site national en 1978. Dans un premier temps, au cours des années 1990, l'exploitation de certaines forêts privées est encore considérée comme une composante historique du paysage classé. Puis, dans les conflits retracés par l'auteure, les coupes et les activités sylvicoles sont de plus en plus perçues comme des atteintes à l'image protégée. Des associations locales de protection de l'environnement s'appuient sur le classement pour poursuivre des propriétaires ne respectant pas les règles, volontairement ou par méconnaissance. L'exigence de naturalité portée par le site semble alors se transmettre aux plantations privées artificielles voisines, alors même que leur origine est distincte de celle de la forêt usagère (p. 11 ; PDF p. 12 ; note 18, PDF p. 15).
Pottier décrit une situation de blocage dans laquelle l'exploitation des parcelles devient difficile à concilier avec la réglementation et les interventions associatives. Un guide de recommandations paysagères est élaboré en 2008 à l'initiative du Centre régional de la propriété forestière (CRPF) et avec les parties prenantes, dans le but de rendre de nouveau possibles des opérations de gestion. L'un des principes retenus est la réduction des coupes rases à 10 hectares, afin de limiter leur impact visuel. Le document vise ainsi un compromis entre production et préservation des caractéristiques paysagères du site, plutôt qu'une suppression de la sylviculture (p. 11 ; PDF p. 12).
L'auteure voit dans ce conflit une double appropriation. Les associations s'emparent du classement comme instrument d'intervention et de la forêt privée comme d'un paysage collectif à préserver ; les propriétaires revendiquent, quant à eux, la possibilité de poursuivre les opérations productives qui ont façonné leurs parcelles. L'enjeu ne tient pas seulement au droit de couper des arbres, mais à la définition de ce qu'est le bien à protéger : une forêt cultivée dont la gestion fait partie de l'histoire, ou une composante de décor considérée comme naturelle et dont il faut maintenir l'apparence. La distinction entre forêt usagère, forêt domaniale et plantation privée est décisive dans cette analyse, car elle montre qu'une même image paysagère peut unifier des réalités foncières profondément différentes (pp. 10-11 ; PDF pp. 11-12).
Conclusion de l'argumentation : une nature désirée dans une forêt artificielle
La conclusion de l'article revient sur le caractère double de l'image forestière des Landes de Gascogne. La forêt du plateau apparaît souvent comme une étendue productive monotone et peu valorisée, tandis que la forêt littorale, associée aux plages, à l'océan et aux étangs, bénéficie d'une image de nature qui attire les visiteurs. Pourtant, les deux ensembles sont le produit d'une longue histoire d'aménagement et d'exploitation. Le plateau recèle des zones humides et des peuplements variés que son apparente continuité masque ; la côte elle-même comprend une part importante de forêt destinée à produire du bois.
Pour Pottier, les dispositifs de gestion paysagère de l'ONF, les chartes territoriales et les conflits impliquant les propriétaires montrent que le public et les institutions demandent de plus en plus à ces forêts cultivées de correspondre à un idéal de nature. La gestion cherche alors parfois à rendre le travail forestier moins perceptible. L'ambiguïté n'est pas résolue par une opposition simple entre vrai et faux paysage naturel. Elle tient au fait qu'une forêt artificielle peut devenir un objet patrimonial et paysager, tout en restant soumise à une exploitation qui dérange certains regards. L'auteure interroge ainsi la place que la société souhaite laisser aux activités humaines dans une forêt à laquelle elle associe désormais une exigence de naturalité (pp. 11-12 ; PDF pp. 12-13).
Cartes, photographies et dispositifs visuels présents dans l'article
La carte 1, placée à la page 3 de l'article (PDF p. 4), situe le massif et distingue ses principales formes d'occupation et ses statuts. Elle donne un appui spatial à la différence entre la région littorale, où la propriété publique joue un rôle important, et l'intérieur de production. La photographie 1 (p. 4 ; PDF p. 5) montre une parcelle renouvelée par coupe rase et met en évidence les alignements et la géométrie des plantations. La photographie 2 (p. 5 ; PDF p. 6) donne à voir depuis la nationale 10 la forêt de production et du bois stocké après la tempête de janvier 2009 ; elle éclaire le regard du voyageur qui perçoit surtout les lisières régulières et les ouvertures des coupes. Enfin, la photographie 3 (p. 10 ; PDF p. 11) représente la dune du Pyla et son écrin forestier. Cette dernière illustre la perception d'ensemble qui conduit à traiter comme un paysage unique des boisements d'origines, de propriétés et de fonctions différentes. Ces documents visuels constituent une partie du raisonnement paysager et ne sont pas de simples ornements.
Les idées fortes
Une forêt cultivée peut néanmoins être reconnue comme « nature »
L'ambiguïté centrale tient à la superposition de deux réalités : la forêt landaise est en grande partie issue de plantations organisées pour la production, mais elle est perçue et promue comme un milieu naturel. L'auteure le montre avec la communication touristique, la charte du Parc naturel régional et les documents de l'ONF. Ce statut simultanément artificiel, productif et patrimonial organise tout l'article (pp. 1, 7-9 ; PDF pp. 2, 8-10).
L'apparente monotonie dépend beaucoup de l'échelle d'observation
Les longues perspectives routières accentuent la répétition des pins et la régularité du parcellaire. Un regard plus local fait apparaître au contraire les vallées, les lagunes, les feuillus spontanés et les zones humides. Le « rideau » de la pinède ne supprime pas cette diversité, mais contribue à la rendre invisible. La distinction est présentée à partir des descriptions du massif et des milieux préservés (pp. 3-7 ; PDF pp. 4-8).
Le littoral et le plateau n'ont pas la même histoire ni le même statut foncier
Le boisement des dunes répond historiquement à une fonction de fixation et de protection, tandis que celui du plateau est associé à l'extension d'une forêt industrielle. La forte présence publique sur la côte, son relief et la proximité de l'océan lui donnent une visibilité et des usages récréatifs que ne connaît pas au même degré l'intérieur privé. Les deux forêts restent néanmoins aménagées et productives (pp. 5-6 ; PDF pp. 6-7).
Le tourisme transforme le pin en signe de naturalité
L'auteure montre comment l'association « océan-forêt-étangs » est devenue une image touristique structurante. Les slogans du Porge, d'Hourtin ou de Soorts-Hossegor et le discours départemental sur les Landes « naturelles » valorisent la forêt comme cadre de vacances. Il s'agit d'une représentation socialement et économiquement construite, qui ne se confond pas avec la généalogie réelle du massif (pp. 5-7 ; PDF pp. 6-8).
La gestion paysagère atténue parfois les traces visibles de la sylviculture
À partir des années 1980 et particulièrement dans les forêts publiques fréquentées, les gestionnaires développent une approche attentive au regard des visiteurs. Écrans végétaux, choix d'itinéraires et réduction de l'impact visuel des coupes permettent de rapprocher l'apparence de la forêt des attentes sociales. Les entretiens avec des agents de l'ONF montrent que ces pratiques cherchent parfois explicitement à masquer une partie de la réalité productive (pp. 8-10 ; PDF pp. 9-11).
La reconnaissance esthétique ne coïncide pas avec les limites de propriété
Autour de la dune du Pyla, un paysage apprécié comme un ensemble unitaire rassemble une forêt domaniale, une forêt privée de production et une forêt usagère dont l'histoire et le statut sont distincts. La protection de l'image d'ensemble peut imposer aux plantations privées des exigences inspirées par la dune et la forêt usagère voisines. L'article développe cette contradiction dans son étude du site classé et de la réglementation (pp. 10-11 ; PDF pp. 11-12).
Les conflits de protection portent aussi sur la définition légitime du paysage
Les contentieux liés aux coupes dans le secteur de la dune du Pyla ne se réduisent pas à une opposition abstraite entre écologie et économie. Ils opposent des conceptions différentes de ce qu'il faut préserver et de la place des interventions humaines dans une forêt. Le guide établi en 2008, avec sa limitation paysagère de certaines coupes rases à 10 hectares, traduit une recherche de coexistence entre exploitation et protection visuelle (p. 11 ; PDF p. 12).
Les principaux chiffres
Les données ci-dessous sont celles citées par Aude Pottier dans son article de 2010. Elles renvoient à des périodes, des catégories et des territoires différents ; elles ne constituent pas une série statistique unique ni une photographie de la situation actuelle.
| Donnée | Valeur citée | Contexte et portée | Page de l'article (PDF) |
|---|---|---|---|
| Étendue des Landes de Gascogne | Environ 1,2 million d'hectares | Ensemble régional sur trois départements, distinct de la seule forêt | p. 2 (PDF p. 3) |
| Surface forestière au début de la transformation étudiée | 130 000 hectares | Point initial de l'accroissement historique rapporté d'après Thiveaud (1992) | p. 2 (PDF p. 3) |
| Surface forestière après un demi-siècle de boisement | 843 000 hectares | Point final de la comparaison historique citée | p. 2 (PDF p. 3) |
| Dont pin maritime dans cette surface historique | 780 000 hectares | Part du pin dans les 843 000 hectares précédents | p. 2 (PDF p. 3) |
| Massif forestier à la période de l'article | Près de 1 million d'hectares | Ordre de grandeur cité en 2010, non actualisé | p. 2 (PDF p. 3) |
| Forêt de production | 889 600 hectares | Surface de forêt à vocation de production dans le massif décrit | p. 2 (PDF p. 3) |
| Proportion privée du massif | Plus de 90 % | Statut foncier du massif à l'époque considérée | pp. 2, 10 (PDF pp. 3, 11) |
| Part du pin maritime | 92 % | Proportion dans la superficie de la forêt landaise décrite | p. 3 (PDF p. 4) |
| Forêts domaniales dans la région littorale décrite | 52 % | Part dans la forêt de la côte, et non dans l'ensemble du massif | p. 6 (PDF p. 7) |
| Autres forêts littorales relevant du régime forestier | 7 % | Catégorie distincte des forêts domaniales dans le même périmètre côtier | p. 6 (PDF p. 7) |
| Fréquentation touristique citée | Plus de 2,5 millions de touristes par an | Fréquentation du littoral aquitain, dans le contexte de l'article | pp. 5-6 (PDF pp. 6-7) |
| Surfaces de production dans les forêts publiques littorales | 80 % | Sous-ensemble des forêts publiques du littoral, d'après ONF 2006 | p. 9 (PDF p. 10) |
| Part du pin maritime dans ces peuplements publics littoraux productifs | 98,5 % | Composition du sous-ensemble décrit par l'ONF | p. 9 (PDF p. 10) |
| Public considérant le forestier comme protecteur | 90 % | Résultat d'une enquête conduite dans d'autres forêts françaises ; ne concerne pas un échantillon landais | p. 8 (PDF p. 9) |
| Superficie maximale des coupes rases dans le dispositif de recommandations évoqué | 10 hectares | Recommandations paysagères de 2008 pour le site classé autour de la dune du Pyla | p. 11 (PDF p. 12) |
La carte 1 (p. 3 de l'article, PDF p. 4) et les trois photographies (pp. 4, 5 et 10 de l'article, PDF pp. 5, 6 et 11) ne se résument pas à des chiffres : elles illustrent respectivement les statuts territoriaux, la géométrie productive, le paysage de transit et le paysage protégé de la dune du Pyla.
Conclusion de l'auteure
Aude Pottier conclut que la forêt des Landes de Gascogne est investie de deux images à première vue contradictoires. La pinède du plateau est principalement associée à la production, à la géométrie des plantations et à une certaine monotonie ; la forêt littorale est valorisée comme l'un des éléments d'un paysage de vacances composé de dunes, d'océan et d'étangs. Cette différence de perception masque à la fois la diversité écologique réelle de l'intérieur et la nature cultivée d'une grande partie des peuplements côtiers. L'uniformité de la forêt de production ne résume donc ni sa pluralité paysagère ni les usages sociaux qui s'y attachent.
La demande de protection ou de mise en valeur esthétique conduit les gestionnaires et les institutions à aménager le regard porté sur le massif. Ils cherchent souvent à atténuer la visibilité du travail forestier, particulièrement dans les espaces exposés au public. Les conflits autour des coupes et les controverses sur les forêts privées situées dans des sites protégés montrent combien cette attente peut devenir contraignante. La conclusion de l'auteure ne consiste pas à exclure l'artificialité de la catégorie de nature : elle souligne qu'une forêt issue de l'exploitation humaine peut désormais recevoir une exigence de naturalité et que cette situation interroge directement la place attribuée à l'homme dans l'espace forestier (pp. 11-12 de l'article ; PDF pp. 12-13).
Référence bibliographique
Pottier, Aude. « Les ambiguïtés du paysage forestier des Landes de Gascogne ». Projets de paysage. Revue scientifique sur la conception et l'aménagement de l'espace, n° 4, 2010, mise en ligne le 18 juillet 2010. DOI : 10.4000/paysage.22997 ↗ Nouvel onglet. Article en français, avec titre et résumé également en anglais. Texte de référence : https://journals.openedition.org/paysage/22997.
Le PDF joint comporte 16 pages physiques. Sa page 1 est une page de présentation bibliographique générée automatiquement par OpenEdition, datée du 10 octobre 2024 ; elle ne correspond ni à la date de parution de l'article ni à une couverture éditoriale distincte. Le corps de l'article, dont la numérotation interne va de 1 à 15, occupe les pages 2 à 16 du PDF. La conclusion se trouve aux pages 11-12 de l'article (pages 12-13 du PDF) ; les pages suivantes contiennent la bibliographie, les notes, les résumés et la présentation de l'auteure. Aucun ISBN n'est indiqué, ce qui correspond à un article de revue et non à une monographie. Les images et autres éléments annexes du document portent des mentions de droits distinctes de la licence du texte.
Repères du document
| Repère | Informations |
|---|---|
| Auteurs | Aude Pottier |
| Type | ScholarlyArticle |
| Langue du document | fr |
| DOI | 10.4000/paysage.22997 |
| Catégorie | Histoire rurale et foncière |
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