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Forêt des Landes de 1850 à 2022 : histoire sociale, exploitation du pin et bilan carbone
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Forêt des Landes de 1850 à 2022 : histoire sociale, exploitation du pin et bilan carbone

LACANAUOCEAN.COM / VILLE CIBLE

Le document en 10 lignes

Publié en 2025 dans la Revue forestière française, cet article de Thérèse Rabotin, Dalia Fages-Gouyou, Gilles Billen et Julia Le Noë retrace la trajectoire de la forêt du département des Landes depuis le milieu du XIXe siècle. Il étudie conjointement les transformations de la propriété foncière et du travail, la succession des débouchés économiques de la forêt et l'évolution des stocks de carbone dans les arbres, les sols et les produits en bois. Son objet n'est pas seulement de reconstituer la progression des surfaces boisées : il consiste à montrer comment les décisions politiques, les rapports sociaux, les choix industriels et les perturbations écologiques façonnent ensemble le fonctionnement matériel de la forêt.

Le récit commence avec un territoire organisé autour d'un système agro-sylvo-pastoral, où les grands pâturages communaux soutiennent les cultures céréalières et l'élevage des moutons. La loi de 1857 sur l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne contribue à bouleverser cette organisation en poussant les communes à boiser puis à vendre leurs terrains. Les auteurs distinguent ensuite l'essor du gemmage, sa substitution par l'exploitation industrielle du bois et de la cellulose, puis l'accroissement récent de la vulnérabilité de la forêt aux tempêtes et aux autres aléas climatiques. À chaque étape, ils quantifient les conséquences sur le cycle du carbone grâce au modèle biogéochimique CRAFT.

Le résultat central est que le massif a longtemps accumulé du carbone, mais que ce fonctionnement se dégrade puis s'inverse dans la période récente selon les simulations présentées. Les auteurs attribuent cette évolution à la combinaison d'un régime d'exploitation intensifié, de pertes importantes liées aux événements extrêmes et d'une réduction de la productivité forestière. Ils invitent ainsi à lire l'histoire du puits de carbone comme celle d'un système socio-écologique, et non comme un simple effet automatique de la présence de pins. L'étude quantitative porte sur le département des Landes, même si son titre et sa mise en perspective évoquent l'ensemble des Landes de Gascogne (p. 365).

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Sommaire

Résumé complet

Un système forestier qui ne peut être séparé de son histoire sociale (pp. 363-365)

Les auteurs présentent d'abord les transformations de la forêt landaise comme une succession de régimes sociaux et écologiques. Le reboisement massif, l'industrie de la résine, le développement du bois de mine puis de la papeterie, et enfin les réponses aux tempêtes ne relèvent pas d'une évolution purement technique : chacun de ces épisodes traduit une certaine organisation de la propriété, de l'accès aux ressources, du travail et des marchés. Les flux de matière et d'énergie, en particulier ceux de carbone, sont utilisés pour établir un lien quantitatif entre l'histoire des sociétés et celle des écosystèmes.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le territoire est décrit comme un ensemble de landes, de pâtis et de bruyères partiellement inondés. Les paysans, propriétaires ou métayers, cultivent de petites parcelles de céréales vivrières sans jachère grâce à une fumure animale abondante. Celle-ci provient de grands troupeaux de moutons conduits en pacage extensif sur des terres communales. De petits îlots de pins préexistent au grand boisement ; ils procurent déjà du bois et de la résine, vendue comme revenu complémentaire. La forêt moderne ne s'installe donc pas dans un espace dépourvu d'activités ou entièrement sans arbres : elle remplace un agencement antérieur de cultures, de landes pâturées, de droits d'usage et de petites formations forestières.

L'article insiste sur le regard porté sur ce système par les élites. Le régime de libre pacage et l'économie locale apparaissent aux possédants et aux pouvoirs publics comme des obstacles au développement. Les auteurs reprennent l'image du « Sahara français », ainsi que l'idée de « colonie intérieure », pour expliquer comment le territoire est représenté comme un espace à conquérir et à valoriser. Ce vocabulaire est rattaché à des travaux historiques et géographiques, notamment ceux de Julien Aldhuy. Les notables du conseil général des Landes, susceptibles d'acquérir des terrains, examinent dès les années 1840 le devenir des communaux.

La loi de 1857 constitue un tournant. Dans la présentation donnée par l'article, elle enjoint les communes à assainir puis à boiser leurs terrains, à raison d'un douzième par an, avant de les vendre à des particuliers. L'État accompagne l'opération en prenant en charge des routes agricoles et en mettant à disposition des communes, sous forme de prêts, des ressources financières pour les plantations lorsqu'elles en manquent. Le processus recompose la propriété et les formes de subsistance en ouvrant la voie à une économie commerciale de la résine. Le massif contemporain apparaît aux auteurs comme le produit historique de cette mutation : ils le décrivent comme privé à environ 90 % et constitué majoritairement de pin maritime, à hauteur d'environ 87 % selon les données IGN citées (p. 364). Ces proportions caractérisent la forêt actuelle citée dans l'article et ne décrivent pas le régime foncier de 1850.

La question de recherche porte sur la relation entre ces régimes économiques successifs et les stocks de carbone. Les auteurs cherchent à reconstruire ce que la forêt, son sol et les produits tirés du bois ont accumulé ou perdu pendant près de deux siècles. Ils se demandent aussi comment les résistances et les conflits sociaux, les choix de production, les changements techniques et le climat ont façonné ces résultats. Le périmètre statistique est expressément limité au département des Landes, afin de disposer de séries cohérentes sur les surfaces forestières, les récoltes et les inventaires (p. 365).

Le métabolisme socio-écologique comme méthode de lecture (pp. 364-367)

Pour réunir l'histoire sociale et l'histoire biophysique, l'article s'appuie sur le concept de « métabolisme socio-écologique ». Ce cadre permet de suivre des flux matériels de même nature, ici le carbone, à travers des situations très différentes : photosynthèse et croissance des arbres, chutes de feuilles et formation d'humus, coupes de bois, fabrication et dégradation d'objets, prélèvement de résine ou émissions consécutives à des destructions. La mesure du carbone offre ainsi un langage commun pour décrire des activités naturelles et humaines qui sont généralement étudiées séparément.

Le principal instrument quantitatif est le modèle CRAFT, déjà présenté dans une publication de Le Noë et ses collègues et développé dans cet article. Les auteurs l'utilisent pour calculer l'évolution des stocks et des flux à partir de chroniques de surfaces boisées, de prélèvements et de conditions climatiques. Trois réservoirs sont examinés ensemble, chacun ayant sa propre dynamique : la biomasse forestière sur pied, la matière organique de la litière et du sol, et les produits en bois conservés en usage dans la société. La figure 1, p. 365, représente les passages du carbone de l'atmosphère vers les arbres, du bois récolté vers les produits et de la litière vers différents stocks d'humus, avec les retours de CO₂.

Le module de biomasse utilise une relation entre production primaire nette et biomasse sur pied, décrite par une fonction logistique. Les paramètres de croissance et de capacité théorique sont ajustés à des observations d'inventaire. Les auteurs introduisent des variations possibles du rythme de croissance au cours du temps afin de représenter une phase d'accélération, dite greening, suivie éventuellement d'un ralentissement ou recul, dit browning. Ils testent plusieurs dates pour les changements de régime et optimisent les paramètres de façon à réduire l'écart entre les simulations et les stocks de biomasse observés. Les dégâts des grands incendies sont intégrés selon des hypothèses sur les surfaces touchées et les fractions de biomasse combustibles.

Le module consacré aux sols reçoit les apports de la végétation sous forme de feuilles, branches, bois et racines, puis modélise leur décomposition et leur passage dans un humus à renouvellement plus rapide ou plus lent. Le troisième module, ajouté pour la présente étude, suit le devenir du carbone contenu dans les bois récoltés : bois-énergie, bois d'œuvre, panneaux, papier et carton n'ont pas la même durée d'usage. Pour représenter ces différences, l'article mobilise des durées de demi-vie, par exemple généralement de l'ordre de 25 à 50 ans pour le bois d'œuvre, de 5 à 25 ans pour les panneaux, de 2 à 5 ans pour le papier et le carton et de 1 à 2 ans pour le bois-énergie (p. 366). Ces hypothèses déterminent la rapidité avec laquelle le carbone quitte le réservoir des objets.

Un travail d'archives et de séries statistiques sur près de deux siècles (pp. 366-369)

La reconstruction repose sur une compilation de documents statistiques provenant de plusieurs époques et administrations. Les auteurs utilisent les enquêtes agricoles décennales, puis les statistiques agricoles annuelles, des archives départementales des Landes à Mont-de-Marsan, des publications conservées à la Bibliothèque nationale de France, des inventaires forestiers de l'IGN ainsi que des données Agreste. Ils exploitent aussi des publications plus anciennes, notamment l'atlas forestier Daubrée et les travaux de Roger Sargos. La plus ancienne donnée de surface mentionnée provient du cadastre de 1836 ; des observations d'activité sont reconstituées à partir de 1865 et rapprochées d'une trajectoire commencée en 1850. Lorsque des années sont absentes, les auteurs interpolent les valeurs entre deux points connus et harmonisent les catégories statistiques successives.

Les séries concernent notamment les superficies de conifères et de feuillus, le statut de propriété forestière, les prélèvements de bois et leurs destinations. La résine est convertie en quantité de carbone au moyen d'un coefficient explicité dans le tableau 1, p. 367. Les incendies sont reconstitués séparément dans le tableau 2 ; pour 1869-1872, l'article évoque environ 55 000 hectares concernés et signale que ces feux ont pu être volontairement allumés en lien avec des résistances à la disparition des pâturages, sans présenter cette attribution comme une certitude établie pour chaque sinistre. Il recense aussi de très importants événements dans les années 1940. Le grand incendie de 2022 relève quant à lui principalement de la Gironde : la note du tableau le rappelle explicitement et les auteurs n'en font pas un incendie d'ampleur équivalente dans leur série départementale landaise.

Les données d'emplois sont ajoutées pour rapprocher les transformations forestières de leurs conséquences sociales. La figure 2, p. 368, rassemble sur quatre graphiques l'évolution des surfaces, des récoltes de bois, de la répartition des usages et de l'emploi. Elle permet de suivre simultanément l'extension de la forêt, l'évolution des débouchés de la matière extraite et le recul du poids des métiers de la résine. Le tableau 3, p. 369, précise quelles enquêtes ou institutions renseignent les différentes périodes. Les sources et leur qualité varient au fil du temps : la démarche associe donc des observations directes, des harmonisations documentaires et des sorties de modèle plutôt qu'une série intégralement mesurée année par année.

Pour étalonner le modèle de biomasse, les auteurs utilisent six dates d'inventaires de l'IGN, avec des observations couvrant notamment 1961, 1978, 1985, 1998, 2011 et 2022. Le compartiment sol est confronté au Réseau de mesures de la qualité des sols (RMQS) : vingt-six sites forestiers landais avaient été échantillonnés lors de la première campagne, et seulement six disposaient au moment de l'étude d'une seconde mesure utilisable. Le texte souligne l'importante variabilité spatiale des stocks de carbone des sols et le nombre encore limité d'observations longitudinales. Le modèle reproduit néanmoins les observations disponibles de manière jugée satisfaisante par les auteurs (pp. 369-370).

Première période, 1850-1880 : des communaux vendus à la naissance d'une forêt marchande (pp. 364 et 371)

L'établissement du grand massif constitue, selon l'article, une transformation rapide et brutale de l'organisation foncière et du travail. Les communes landaises, encouragées ou contraintes par la loi de 1857, cèdent la majorité de leurs pâturages communaux. Ces espaces, qui assuraient auparavant les ressources pastorales nécessaires à l'agriculture vivrière, sont progressivement remplacés par des plantations de pins maritimes. La forêt s'étend rapidement jusqu'aux alentours de 1880, tandis que le système agro-pastoral recule fortement. Le changement correspond aussi au remplacement d'un régime reposant largement sur des droits d'usage par des domaines exploités commercialement et détenus par des propriétaires particuliers.

Les auteurs insistent sur l'articulation entre action publique et intérêts des élites locales. Le programme de boisement n'est pas présenté comme une simple diffusion spontanée de la plantation du pin. Il résulte d'une politique de transformation territoriale et de la possibilité, ouverte à certains acquéreurs, de constituer de nouvelles propriétés forestières. L'article rapproche cette mutation de logiques de conquête et de « colonisation intérieure », dans le prolongement des travaux d'Aldhuy. Cette expression appartient à l'analyse historique mobilisée par les auteurs ; elle ne signifie pas que le texte étudie une colonie juridiquement constituée.

Durant cette première période, le pin maritime devient dominant dans les nouvelles plantations. Le carbone de la biomasse forestière sur pied augmente fortement ; le texte indique qu'il atteint environ 21 millions de tonnes de carbone à l'issue de la phase d'installation. Les activités industrielles restent en cours de constitution. Une partie du bois extrait sert d'abord à produire du charbon de bois destiné à une métallurgie locale, avant que l'usage du coke ne supplante progressivement cet emploi à partir des années 1880. Parallèlement, le gemmage prend rapidement de l'importance. La demande de produits résineux, notamment favorisée par la rupture d'approvisionnement nord-américaine consécutive à la guerre de Sécession (1861-1865), contribue à leur rentabilité.

Cette nouvelle économie mobilise des travailleurs issus des petites exploitations agro-pastorales disparues. Ils deviennent notamment métayers-gemmeurs sur des domaines acquis par un nombre limité de propriétaires. La mutation du paysage s'accompagne donc d'une transformation des statuts sociaux et du partage de la richesse. Dans la lecture proposée par l'article, l'extension du puits de carbone initial est inséparable de cette réorganisation foncière et productive.

Deuxième période, 1880-1939 : l'âge d'or du gemmage et une forêt orientée vers la résine (p. 371)

Le gemmage et les industries de transformation de la résine deviennent les activités centrales du territoire de la fin du XIXe siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. La résine sert à fabriquer des produits tels que la térébenthine, la colophane et les goudrons. La récolte repose sur un travail manuel important et spécialisé. L'article indique que plus de 20 000 personnes sont occupées à ces activités en 1920 ; la figure 2d rend visible la forte mobilisation de main-d'œuvre que suppose alors la filière.

Les pratiques sylvicoles s'organisent autour de l'arbre producteur de résine. La production demande de disposer de pins âgés d'environ vingt ans, auxquels la résine peut être prélevée régulièrement pendant plusieurs saisons. Les arbres peuvent ensuite être intensivement gemmés avant l'abattage, pratique désignée comme « gemmage à mort ». Les surfaces forestières atteignent, selon les auteurs, leur extension maximale vers 1930, tandis que leur répartition et le niveau général des prélèvements restent relativement stabilisés. La création de l'Institut du Pin à Bordeaux en 1920 contribue à la notoriété scientifique et industrielle des produits résineux aquitains.

L'industrie du bois se diversifie déjà. Le bois de mine, les poteaux et les traverses de chemin de fer prennent de l'importance en lien avec l'expansion du charbon, des infrastructures et du transport ferroviaire. L'article rappelle que le bois de mine landais est notamment exporté vers l'Angleterre : plutôt que de se trouver simplement remplacé par les énergies fossiles, le bois participe matériellement à leur extraction. La spécialisation résinière et ces autres usages composent un système industriel fondé sur les débouchés nationaux et internationaux.

Socialement, cette période est marquée par des conflits entre propriétaires et métayers-gemmeurs autour de la répartition du revenu de la résine. Les auteurs les replacent dans l'histoire de l'intégration des campagnes landaises au capitalisme industriel. Sur le plan du carbone, la figure 6 indique un ralentissement de l'accumulation nette par rapport à la constitution initiale du massif : la biomasse sur pied ne gagne presque plus de carbone dans la moyenne de la période, alors que les stocks de produits en bois continuent de croître et que les sols accumulent encore une fraction du carbone.

Troisième période, 1939-1999 : la résine recule, la trituration et la papeterie réorganisent la forêt (pp. 371-373)

À partir des années 1920 et surtout dans les décennies suivantes, les produits issus de la pétrochimie concurrencent progressivement les produits résineux. Le texte situe un début de baisse des prix des produits de la résine dès 1926. La crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale et les pénuries de main-d'œuvre fragilisent la gestion d'une partie des domaines. Une réduction de l'entretien forestier s'accompagne d'une multiplication de grands incendies : l'article indique que les feux des années 1940 ont touché plus de 150 000 hectares du département. Certaines terres brûlées sont ensuite affectées à d'autres usages, notamment à la culture du maïs, y compris dans des espaces jouant le rôle de pare-feu.

La transformation la plus importante reste cependant le basculement du gemmage vers la récolte de bois pour l'industrie : trituration, papeterie, panneaux et bois de placage. Les plantations qui répondent à ces besoins sont plus denses et cherchent une croissance plus rapide. Les auteurs comparent environ 250 pins par hectare dans les peuplements antérieurs à environ 400 pins par hectare dans les années 1980. La sélection du matériel végétal et l'emploi de fertilisation phosphatée à l'installation s'ajoutent à l'évolution des pratiques de gestion.

Le modèle met en évidence une hausse du rythme de croissance forestière dans la seconde moitié du XXe siècle. Les paramètres optimisés correspondent à une augmentation d'environ 70 % du taux de croissance considéré entre 1930 et 2000, sans que cette estimation puisse être attribuée à une cause unique. Le texte mentionne parmi les facteurs possibles la sélection génétique, la fertilisation, les dépôts azotés atmosphériques, les méthodes sylvicoles et les transformations environnementales, y compris la hausse du CO₂ atmosphérique et l'allongement de la saison de croissance. Une récolte de bois plus importante peut donc, pendant cette phase, coexister avec une augmentation de la biomasse en place, grâce à la hausse de la productivité.

Le changement technique s'accompagne d'un changement profond du travail. Selon la périodisation des auteurs, le gemmage est abandonné au début des années 1970 et le statut de métayer disparaît dès 1972, laissant davantage de place aux travailleurs forestiers indépendants ou à de nouvelles formes d'emploi. La mécanisation des coupes et des opérations de transformation réduit fortement les besoins en main-d'œuvre, alors que la filière du papier et du carton exige des investissements industriels considérables. L'article interprète ces évolutions comme une adaptation des propriétaires terriens et des responsables d'usines aux nouveaux marchés, malgré les résistances des travailleurs de la résine. La croissance forestière et la hausse des prélèvements sont donc liées à une intensification économique dont les bénéfices et les emplois ne suivent pas les mêmes trajectoires.

Quatrième période, 2000-2022 : tempêtes, nouveaux prélèvements et dégradation du puits de carbone (pp. 370 et 373-375)

Depuis le tournant du XXIe siècle, le massif forestier landais entre dans un régime de plus grande instabilité. La tempête Martin en 1999 puis la tempête Klaus en 2009 causent des dommages considérables ; les volumes de bois abattus par les vents provoquent des pics de récolte dans les statistiques, particulièrement en 2009-2010. Les arbres tombés sont en grande partie orientés vers la trituration, puis les prélèvements diminuent pendant la reconstitution des peuplements. Les auteurs observent que les conséquences de ces tempêtes s'ajoutent à une possible réduction de la productivité des arbres, sous l'effet notamment de sécheresses et de ravageurs.

La discussion de la figure 3 est essentielle. Une simple prise en compte des volumes récoltés et des dommages dus aux tempêtes ne suffit pas, selon les auteurs, à reproduire la baisse récente des stocks de carbone de la biomasse sur pied. Pour approcher les observations de l'IGN, il faut également introduire une diminution du taux de croissance forestière dans le modèle. Ils y voient un indice d'entrée dans une phase de browning, ou perte de productivité, compatible avec d'autres travaux récents sur les forêts tempérées. Ils restent prudents quant aux mécanismes détaillés, évoquant plusieurs facteurs qui pourraient agir ensemble.

La reconstitution après tempête ne semble pas modifier en profondeur l'orientation productive. Les auteurs signalent qu'une augmentation apparente de la part de feuillus après certains épisodes peut venir de conventions d'inventaire : de jeunes plantations de pins maritimes encore trop petites pour être recensées comme telles se trouvent temporairement comptabilisées parmi les peuplements où subsistent des feuillus, avant de revenir dans la catégorie des conifères. Il ne faut donc pas conclure automatiquement à une diversification sylvicole durable à partir de cette seule évolution statistique.

Dans le même temps, le bois-énergie revient dans les débouchés, sous l'effet de politiques climatiques et énergétiques mais aussi du besoin de trouver rapidement des revenus après les catastrophes. Les auteurs évoquent la mise sur le marché de nouvelles ressources, dont des souches, pour alimenter la filière de transformation. Ils observent que cette période, bien que marquée par des perturbations climatiques fortes, ne s'accompagne pas d'un recul notable de l'intensité extractive. Les événements extrêmes, la vitesse des rotations, la pression sur la ressource et le ralentissement biologique composent ainsi un régime nouveau de vulnérabilité.

Des stocks de carbone aux bilans annuels : ce que montrent les figures 3 à 6 (pp. 370-374)

L'article distingue le stock de carbone, c'est-à-dire la quantité conservée à un moment donné, de sa variation annuelle. Une forêt peut contenir de grandes quantités de carbone dans ses arbres et ses sols sans continuer à en accumuler. Elle constitue un puits net lorsque les différents réservoirs gagnent globalement du carbone ; elle devient au contraire une source nette si leurs pertes dépassent leurs gains. Les auteurs examinent ensemble la biomasse, la matière organique du sol et les produits en bois. Ils ne réduisent donc pas le rôle climatique de la forêt à la seule quantité de bois vivant.

La figure 4, p. 372, montre la reconstitution du stock de carbone contenu dans les produits forestiers encore en usage. L'analyse distingue les objets relativement durables des usages plus brefs comme le papier, le carton ou le bois-énergie. Les auteurs testent une seconde hypothèse, avec des durées de vie prolongées de moitié pour la période ancienne et raccourcies de moitié après 1970. Les résultats confirment, dans les deux scénarios, qu'une plus grande part du bois d'œuvre conserve davantage de carbone dans les objets qu'une orientation renforcée vers l'énergie ou la trituration. Ces durées de vie sont des hypothèses du modèle et non des mesures directes établies pour chaque objet landais.

La figure 5, p. 372, récapitule la trajectoire modélisée des stocks conservés dans les sols, la biomasse et les objets. L'accumulation progresse au cours de la constitution du massif, puis varie selon le régime de récolte et le mode d'utilisation du bois. La période récente se distingue par une forte diminution de plusieurs réservoirs. Cette figure représente des stocks, tandis que la figure 6, p. 374, en donne la variation annuelle pour les quatre régimes historiques.

Le tableau intégré à la figure 6 indique, pour la mise en place du massif, une accumulation moyenne de 0,63 million de tonnes de carbone par an : 0,43 dans la matière organique du sol, 0,16 dans la biomasse et 0,04 dans les objets. Pour l'âge d'or du gemmage, le total moyen est de 0,14 million de tonnes par an : le sol gagne 0,09, la biomasse perd 0,05 et les objets gagnent 0,10. Pour l'essor du bois d'œuvre et de la papeterie, le tableau donne 0,27 pour le sol, 0,26 pour la biomasse et 0,10 pour les objets, avec un total affiché de 0,61 million de tonnes par an. Pour la période d'instabilité climatique et de retour du bois-énergie, les valeurs deviennent –1,8 pour le sol, –1,3 pour la biomasse et +0,03 pour les objets, avec un total publié de –3,1 millions de tonnes par an. Toutes ces valeurs sont exprimées en millions de tonnes de carbone par an, selon les unités de la figure, et correspondent aux résultats de la reconstitution modélisée.

Une divergence interne à l'article doit être conservée telle quelle : le texte immédiatement sous la figure 6 décrit la troisième période comme ayant une accumulation moyenne de 0,78 million de tonnes par an, tandis que le tableau de la même figure affiche 0,61 pour le total de cette période. La fiche ne tranche pas entre ces deux chiffres, et reproduit dans son tableau chiffré la valeur affichée par la figure 6 en signalant ici la différence avec le commentaire. Les composantes indiquées dans le tableau sont elles-mêmes des nombres arrondis : leur addition exacte ne coïncide pas toujours avec le total imprimé.

La conclusion des auteurs est que le rôle de puits net se trouve effacé, puis inversé, durant la phase récente étudiée. Cette conclusion découle de leur modèle, calibré sur les inventaires disponibles et soumis aux hypothèses de croissance, de décomposition, de destruction et de durée de vie des produits. Elle ne doit pas être confondue avec une mesure annuelle directe de l'ensemble des émissions atmosphériques du territoire, ni être étendue automatiquement à toute la forêt des Landes de Gascogne, puisque le périmètre reconstitué est départemental.

Discussion : les « frontières extractives » et la spécialisation industrielle (pp. 374-375)

Dans leur discussion, les auteurs mettent l'histoire landaise en relation avec les travaux sur la transition forestière. Une augmentation des surfaces couvertes d'arbres ne signifie pas nécessairement une diminution de l'exploitation de la ressource. La reconstitution d'un massif peut accompagner un nouveau système industriel, avec des plantations plus spécialisées, des techniques plus intensives et des volumes de bois extraits plus importants. L'article reprend l'idée de « frontières extractives » pour analyser ces étapes successives.

La première frontière correspond à la transformation du territoire agro-pastoral en forêt commerciale, soutenue par les pouvoirs publics et par les élites régionales. La forêt est alors conçue comme un système de plantation simplifié, organisé autour d'une production principale destinée au marché. La résine domine d'abord, puis cède la place à des produits issus de la coupe mécanisée, en particulier la cellulose de la papeterie et de l'emballage. Une autre frontière tient à l'intensification des procédés : sélection des pins, peuplements plus denses, mécanisation et rotations rapides permettent de solliciter plus fortement la capacité productive des arbres et des sols.

Les auteurs examinent aussi la relation entre la forêt landaise et les transformations énergétiques des sociétés industrielles. Le charbon de bois sert d'abord à la métallurgie locale ; le bois de mine rend ensuite possible l'extraction de charbon, notamment pour des marchés étrangers. La pétrochimie contribue à fragiliser l'économie résinière. Puis l'industrie papetière et l'emballage absorbent des volumes croissants de cellulose, tandis que le bois-énergie réapparaît comme débouché dans les politiques de substitution aux combustibles fossiles. Dans cette succession, la forêt n'est pas située en dehors des systèmes énergétiques et industriels : elle les accompagne matériellement et se transforme en fonction de leurs besoins.

L'analyse souligne que l'augmentation initiale du carbone stocké peut coexister avec la montée des prélèvements, notamment lorsque les plantations gagnent du terrain ou que leur productivité s'accroît. Toutefois, le renforcement durable de l'extraction et les perturbations climatiques finissent, dans la trajectoire modélisée, par limiter ce potentiel. L'article attire en outre l'attention sur le paradoxe d'une forêt dont le stockage de carbone devient un argument économique, notamment dans le domaine des crédits carbone, alors que les pressions auxquelles elle est soumise peuvent compromettre ce stockage. Le propos reste celui de l'étude : les auteurs relient un fonctionnement biogéochimique à des choix sociaux, fonciers et économiques, sans traiter l'accumulation de carbone comme une caractéristique immuable de la forêt.

Les idées fortes

1. La forêt landaise moderne succède à un territoire déjà exploité. Avant le milieu du XIXe siècle, des systèmes de cultures céréalières, de fumure ovine, de libre pacage sur les communaux et d'îlots forestiers coexistent. L'installation de la forêt de plantation est une transformation d'un autre régime de production et d'usage des terres, et non la première utilisation d'un territoire auparavant vide (p. 364).

2. Le boisement est aussi une transformation de la propriété et des rapports sociaux. La loi de 1857 et les ventes de pâturages communaux contribuent à transférer l'usage et la maîtrise de grandes surfaces vers des domaines forestiers exploités pour le marché. L'article attribue un rôle conjoint à l'État, aux institutions locales et aux propriétaires dans ce basculement (pp. 364 et 371).

3. Le gemmage organise durablement le territoire et le travail. La collecte et la transformation de la résine constituent le débouché principal de la forêt à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elles impliquent des peuplements adaptés, une importante main-d'œuvre de métayers-gemmeurs, et des conflits sur le partage des revenus entre travailleurs et propriétaires (p. 371).

4. Le remplacement de la résine par la trituration transforme tout le système forestier. La concurrence pétrochimique, les crises, les incendies, la sélection des arbres, le renforcement de la densité des peuplements et la mécanisation accompagnent la domination de la papeterie. Le besoin de travail diminue, tandis que l'intensité des prélèvements augmente (pp. 371-373).

5. Le puits de carbone suit les régimes socio-économiques de la forêt. L'accumulation de carbone est forte pendant la constitution des peuplements, ralentit à l'âge d'or du gemmage, s'accélère pendant une partie du régime du bois industriel, puis devient négative au cours de la période récente dans le modèle. Les figures 5 et 6 rendent ces changements quantifiables (pp. 372 et 374).

6. Les dommages climatiques ne suffisent pas, dans le modèle, à expliquer la dégradation récente de la biomasse. Pour reproduire les observations, les auteurs doivent également supposer une réduction de la croissance forestière, compatible avec une vulnérabilité accrue aux sécheresses et aux ravageurs. L'incertitude est particulièrement importante pour les séries de carbone du sol, encore peu observées sur plusieurs campagnes (pp. 369-370).

7. Le débouché final du bois compte dans le bilan carbone. Le carbone demeure plus longtemps dans des produits durables que dans le bois-énergie ou les produits à vie brève ; une filière orientée vers la trituration ne se comporte donc pas comme une filière orientée vers des usages de longue durée. La figure 4 teste explicitement la sensibilité du résultat aux durées de vie hypothétiques (p. 372).

8. L'augmentation de la surface forestière n'est pas une garantie de séquestration durable. La discussion montre que la transition forestière peut aller de pair avec une intensification de l'extraction. La conclusion de l'article met en question la possibilité de prolonger indéfiniment la fonction de puits de carbone par la spécialisation et l'exploitation intensive des peuplements (pp. 374-375).

Les principaux chiffres

Les chiffres ci-dessous reprennent les données du texte et des figures en respectant leurs unités. Les valeurs historiques d'emploi, de surfaces et de stock ne sont pas directement comparables à un flux annuel de carbone. Les valeurs de la figure 6 sont des résultats de modélisation, pas une série d'observations annuelles exhaustives.

IndicateurValeurContexte et source dans l'article
Période étudiée1850-2022Titre, pp. 363-365 ; certains traitements et sources ont des dates voisines
Part privée de la forêt contemporaine citéeenviron 90 %Introduction, p. 364, d'après IGN 2024
Part du pin maritime dans le massif contemporain citéenviron 87 %Introduction, p. 364, d'après IGN 2024
Cadence de boisement imposée aux communes dans la présentation de la loiun douzième des terrains par anLoi de 1857, p. 364
Carbone de la biomasse sur pied vers l'issue de la première phase de plantation21 millions de tonnes de CModélisation, mise en place du massif, p. 371
Personnes employées par le gemmage et la transformation de la résine en 1920plus de 20 000Âge d'or du gemmage, p. 371 ; figure 2d, p. 368
Maximum d'extension forestièrevers 1930Périodisation historique, p. 371 ; figure 2a, p. 368
Surfaces touchées par les incendies de 1869-1872environ 55 000 haTableau 2, p. 367 ; cause volontaire envisagée mais non établie exhaustivement
Surfaces touchées par les feux des années 1940plus de 150 000 haPrésentation de la transition industrielle, p. 371
Densité de plantation ancienne comparéeenviron 250 pins/haComparaison historique, p. 373
Densité des plantations citées pour les années 1980environ 400 pins/haComparaison historique, p. 373
Augmentation du paramètre de croissance du modèle entre 1930 et 2000environ 70 %Ajustement de croissance, p. 373 ; résultat du modèle, causes multiples envisagées
Première campagne RMQS dans les Landes26 sites forestiersValidation du compartiment sol, p. 369
Sites disposant d'une seconde mesure au moment de l'étude6Validation du compartiment sol, p. 369
Mise en place du massif : variation nette totale+0,63 million de tonnes C/anFigure 6, p. 374, valeurs moyennes modélisées
Âge d'or du gemmage : variation nette totale+0,14 million de tonnes C/anFigure 6, p. 374
Essor du bois d'œuvre et de la papeterie : variation nette totale+0,61 million de tonnes C/an dans le tableauFigure 6, p. 374 ; le commentaire de la même page indique +0,78
Instabilité climatique récente : variation nette totale–3,1 millions de tonnes C/anFigure 6, p. 374 ; valeur modélisée pour le régime le plus récent

Détail des flux moyens de la figure 6, en millions de tonnes de carbone par an :

RéservoirMise en place du massifÂge d'or du gemmageBois d'œuvre et papeterieInstabilité récente
Matière organique du sol+0,43+0,09+0,27–1,8
Biomasse sur pied+0,16–0,05+0,26–1,3
Objets en bois+0,04+0,10+0,10+0,03
Total tel qu'imprimé+0,63+0,14+0,61–3,1

Le signe positif correspond à une accumulation nette de carbone dans les compartiments étudiés ; le signe négatif à une perte nette. Les sommes des valeurs arrondies peuvent légèrement différer des totaux publiés. Une différence plus visible oppose le total de la troisième période dans la figure (+0,61) à la valeur donnée dans son commentaire (+0,78), p. 374 ; les deux mentions sont signalées sans substitution.

Conclusion de l'auteur

Dans leur conclusion (p. 375), les auteurs insistent sur l'apport d'une démarche associant archives, histoire des rapports sociaux et modélisation du cycle du carbone. Le massif forestier landais est présenté comme un système construit par des interventions politiques et économiques, puis continuellement transformé par les changements de production, les conflits du travail, la spécialisation industrielle et les contraintes écologiques. Les résultats de la modélisation permettent de rapprocher ces différentes transformations d'une évolution de la capacité de stockage du carbone.

Ils concluent que le potentiel de séquestration mis en avant pour justifier la poursuite de l'intensification forestière paraît avoir atteint ses limites face aux perturbations climatiques et au régime d'exploitation actuel. Selon leur reconstitution, le massif, auparavant puits net, devient récemment une source nette de carbone pour l'atmosphère. La poursuite d'une exploitation spécialisée et intensive se trouve ainsi interrogée par les limites écologiques que l'article met en évidence. Il s'agit de la conclusion des auteurs, fondée sur leur modèle et le périmètre départemental étudié, non d'une extrapolation de la présente fiche à d'autres massifs.

Référence bibliographique

Rabotin, Thérèse ; Fages-Gouyou, Dalia ; Billen, Gilles ; Le Noë, Julia. « Trajectoire de la forêt des Landes (1850-2022) : un puits de carbone soumis à des dynamiques sociales et écologiques changeantes ». Revue forestière française, volume 76, numéro 4, 2025, p. 363-377. DOI : https://doi.org/10.20870/revforfr.2025.9847. Langue de l'article : français, avec résumé et mots clés en anglais. Licence indiquée dans le document : Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0).

Pagination : le PDF fourni contient 16 pages au total. Les pages 1 à 15 correspondent à l'article scientifique, paginé 363 à 377 dans la revue. La page 16 du PDF est une page de présentation éditoriale d'un autre ouvrage d'AgroParisTech ; elle ne fait pas partie de la pagination scientifique de l'article. Les numéros de pages cités dans cette fiche sont les numéros imprimés de la revue, et non les positions des pages du PDF. Par exemple, la figure 6 figure à la page imprimée 374, soit la page 12 du PDF.

Cadre géographique : le modèle et les données de stocks/flux sont établis pour le département des Landes. Le terme plus large de « forêt des Landes » renvoie au contexte régional historique mais ne rend pas les résultats numériquement transposables à l'ensemble du massif des Landes de Gascogne, qui s'étend aussi en Gironde et en Lot-et-Garonne.

Cadre chronologique : 1850-2022 dans le titre ; la revue publie l'article en 2025. Le PDF informatique comporte une date de production postérieure à cette publication, qui n'est pas utilisée comme date de publication. Certaines bases d'entrée, inventaires et calculs mentionnent 2024, sans que cela modifie la période principale annoncée.

Repères du document

RepèreInformations
AuteursThérèse Rabotin, Dalia Fages-Gouyou, Gilles Billen, Julia Le Noë
TypeScholarlyArticle
Langue du documentfr
DOI10.20870/revforfr.2025.9847
CatégorieHistoire rurale et foncière
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