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Dépeuplement des Landes : gemmage, propriété et exode rural selon Cailluyer
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Dépeuplement des Landes : gemmage, propriété et exode rural selon Cailluyer

LACANAUOCEAN.COM / VILLE CIBLE

Le document en 10 lignes

Dans un article paru en 1973, Jean Cailluyer cherche à comprendre pourquoi la partie forestière du département des Landes a perdu une part considérable de ses habitants. Il ne se contente pas d'un tableau de recensements. Il suit l'histoire du travail depuis le recul du pastoralisme après 1857, la montée puis les crises du gemmage, les conflits sociaux entre métayers et propriétaires, la guerre de 1914-1918, les incendies et la transformation industrielle du bois. Surtout, il consacre une place inhabituelle aux conditions de logement, aux revenus, à l'isolement, à la situation des femmes et à la concentration de la propriété foncière. À la date de son enquête, de vastes territoires demeurent couverts de forêts, mais les jeunes quittent les fermes ; à l'inverse, les papeteries, certaines exploitations agricoles et les stations touristiques maintiennent des îlots d'activité.

L'article concerne les communes du département des Landes retenues par Cailluyer, et non toutes les communes des Landes de Gascogne en Gironde et dans les départements voisins. Ses chiffres et ses diagnostics décrivent principalement la période du milieu du XIXe siècle au début des années 1970. Ils restituent l'analyse du géographe telle qu'il la formule à cette date, y compris ses appréciations sur les rapports sociaux et sur les solutions possibles. Il ne s'agit ni d'une description des Landes actuelles ni d'une étude destinée à prouver une causalité unique entre plantation de pins et départ des habitants.

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Sommaire

Résumé complet

Une forêt vaste et silencieuse : le constat de 1968

Le texte s'ouvre sur une série de densités qui donne immédiatement l'échelle du phénomène. Au recensement de 1968, 48 communes de la zone forestière du département des Landes possèdent moins de dix habitants au kilomètre carré ; 22 passent sous le seuil de cinq et quatre sous celui de deux : Argelouse, Callen, Mano et Maillas. Dans le canton de Pissos, aucune commune ne dépasse neuf habitants au kilomètre carré (p. 151). Ces chiffres expliquent le sentiment de solitude ressenti dans certains secteurs, mais ils ne suffisent pas à raconter ce qui s'est produit. Pour comprendre les départs, Cailluyer examine le moment où les communes cessent de gagner des habitants et les changements successifs de leurs sources de revenus.

Il retient 82 communes situées dans dix cantons forestiers : Sore, Pissos, Labrit, Sabres, Morcenx, Parentis-en-Born, Mimizan, Castets, Mont-de-Marsan et Roquefort. Leurs maxima démographiques n'interviennent pas tous la même année : 22 communes culminent avant 1856, 35 entre 1861 et 1876, et 25 à partir de 1876. Pour les 82 communes prises ensemble, Cailluyer additionne les maxima individuels, obtenant un total de 78 559 habitants, puis le compare aux 44 788 dénombrés en 1968. Il annonce une perte de 43 %, soit près de la moitié du peuplement ancien. Il précise que les dates des maxima communaux diffèrent et que cette somme est donc une construction comparative, non le chiffre d'un seul recensement (p. 151-152).

L'auteur met ensuite en évidence les contrastes internes. Entre 1876 et 1968, le canton de Pissos perd environ 60 % de ses habitants, celui de Sore 56 % et celui de Labrit 53 %, tandis que Parentis-en-Born n'en perd que 13 %. Les variations sont encore plus spectaculaires à l'échelle de petites communes : Argelouse passe de 318 habitants en 1876 à 37 en 1968, et Mano de 417 à 75. Le recul touche également Saugnac-et-Muret, Bélis, Belhade, Maillas et d'autres villages de la Grande Lande. La situation n'est pourtant pas celle d'un département déserté dans son ensemble : les stations littorales, certaines villes et des secteurs d'industrie ou d'agriculture nouvelle suivent d'autres trajectoires (p. 152).

Avant 1914 : un travail rude et des familles pauvres

Cailluyer ne présente pas la forêt comme le point de départ de toute la misère rurale. Pour comprendre les premières sorties de population, il consulte les enquêtes du milieu du XIXe siècle. Une enquête agricole de 1852 montre des budgets familiaux déjà insuffisants : dans le canton de Sore, une famille de cinq journaliers, parents et trois enfants, dispose d'un revenu annuel estimé à 537,50 francs pour 600 francs de dépenses ; dans celui de Roquefort, 350 francs de revenu sont mis en regard de 370 francs de dépenses. Le travail est encore manuel, les emplois saisonniers et précaires, et les ménages cherchent des ressources complémentaires. Pour un journalier célibataire à Roquefort, l'enquête estime qu'il faut trouver d'autres activités durant 165 jours de l'année (p. 153).

Une autre enquête fiscale évalue à environ un cinquième de la population les indigents de nombreuses communes forestières. Les administrations locales ouvrent des ateliers de charité, souvent financés avec un concours préfectoral, où l'on emploie des habitants à la réparation des chemins vicinaux abîmés par les pluies. Cailluyer cite un épisode particulièrement saisissant : le 7 juin 1872, le conseil municipal de Saint-Justin, considérant la détresse d'une très grande partie des habitants, envisage d'autoriser les pauvres à mendier. Ce cas limite ne décrit pas automatiquement toutes les communes, mais il illustre la profondeur des difficultés qui précèdent et accompagnent les mutations de la forêt (p. 153).

L'auteur associe à cette pauvreté la réorganisation des activités rurales provoquée par la loi du 19 juin 1857. L'extension du pin contribue au recul des parcours et de l'élevage ovin traditionnel. Dans son récit, l'ancien berger, souvent représenté sur ses échasses et conduisant son troupeau, cède progressivement la place au résinier, portant le hapchot et travaillant dans les pignadas. Une partie des ouvriers de résine sont métayers : ils pratiquent le gemmage pour obtenir leur revenu principal tout en entretenant de petites terres qui assurent la subsistance familiale. Cette combinaison peut sembler stable, mais elle rend les familles extrêmement sensibles aux prix de la gemme. Une mauvaise campagne de résine compromet immédiatement l'équilibre du foyer (p. 153-154).

Le partage de la résine et les grèves de 1906-1907

Cailluyer s'attarde sur un conflit économique précis. Après l'envolée des prix liée à la guerre de Sécession américaine, le marché de la gemme connaît plusieurs décennies de relative stabilité, avant une nouvelle hausse au tournant du XXe siècle. Lorsque la barrique de 240 litres vaut environ 60 à 70 francs, le partage de moitié laisse au gemmeur une trentaine de francs. Lorsque son cours atteint 100 ou 120 francs, certains propriétaires souhaitent conserver pour le travailleur la rémunération antérieure et prendre presque toute la hausse pour eux (p. 154). La revendication n'est donc pas seulement le désir d'obtenir une augmentation absolue : elle porte sur la façon de distribuer les fruits du travail et du patrimoine.

Les gemmeurs s'organisent en syndicats et déclenchent en 1906 et 1907 de grandes grèves dans le Marensin et le Born. Le 2 février 1907, un accord conclu à Rion-des-Landes fixe, pour une barrique évaluée à cent francs, 43,33 francs pour le métayer et 56,66 francs pour le propriétaire. Son application demeure inégale et le partage par moitié ne se généralise, selon Cailluyer, qu'en 1920. L'auteur replace cette organisation dans une histoire des mobilisations plus anciennes, mentionnant des mouvements à Castets en 1836 et à Sabres en 1863. La nouveauté du début du XXe siècle est la constitution de syndicats capables de conduire des revendications durables, également relayées sur le terrain politique par Léo Bouyssou et par les socialistes de la SFIO (p. 154).

Le lien avec les départs de population devient ici concret. Certains ouvriers et militants, en désaccord avec de grands propriétaires ou ne trouvant plus d'emploi après les conflits, quittent leur commune. Cailluyer signale en note le cas de 38 familles de Sainte-Eulalie-en-Born qui auraient dû partir en 1908 faute de trouver du travail chez les propriétaires, chiffre tiré d'un ouvrage militant contemporain (p. 155, note 11). Cette information est une référence de l'auteur à une source secondaire et non une nouvelle enquête de recensement effectuée par lui-même. Elle reste particulièrement révélatrice du rapport de dépendance entre propriété forestière et emploi local.

La guerre de 1914 et la crise de la résine

La Première Guerre mondiale bouleverse l'équilibre démographique. Elle provoque des pertes directes — Cailluyer cite les 22 hommes tués à Solférino, soit environ 5 % de la population de cette commune —, mais modifie aussi les aspirations des survivants. De jeunes hommes mobilisés découvrent d'autres milieux ; revenus au pays, ils supportent moins facilement la vie des grandes maisonnées et les conditions de travail qu'ils connaissaient auparavant. Cailluyer insiste sur ce changement des horizons sociaux autant que sur les chiffres des morts. La crise de 1920-1921 aggrave le mouvement : il cite l'effondrement du prix de la barrique de gemme, passé en une année de 1 200 à 210 francs (p. 155).

Entre les recensements de 1911 et de 1921, tous les cantons forestiers étudiés reculent, à quelques communes près. Certains perdent plus de 10 % en une décennie, puis la reprise économique des années 1920 redonne momentanément de l'espoir aux résiniers. Les cours atteignent en 1926 un niveau que Cailluyer présente comme record à Rion-des-Landes. Mais après cette embellie, la baisse recommence. Le prix de la barrique chute à 240 francs en 1934. Les revenus de ménages autrefois un peu plus à l'aise s'effondrent ; les saisies de propriétés se multiplient et une papeterie de Roquefort, ouverte en 1928, est liquidée en 1932 (p. 155-156).

Le 19 mars 1934, plusieurs milliers de résiniers manifestent à Mont-de-Marsan. Les pouvoirs publics accordent des aides pour la campagne, complétées par les départements des Landes et de la Gironde. Cailluyer note qu'elles représentent au total environ 20 % du revenu des gemmeurs pour 1934 (p. 156, note 15). Ces secours ne font pas disparaître les conflits liés au métayage : les redevances en nature dues au propriétaire, même lorsque les recettes de la gemme sont très faibles, deviennent de plus en plus contestées. À Maillas, des métayers refusent certaines livraisons en 1932 ; en 1936, un syndicat de Rion décide d'en demander la suppression. Le texte rapporte pourtant que des exploitants continuent à porter leurs redevances de nuit, de crainte de rompre avec leur propriétaire (p. 156-158).

Ce que disait un propriétaire de la « liberté » du gemmeur

Le contraste des représentations sociales apparaît dans une brochure de 1931 de Gabriel Cabannes, citée et discutée par Cailluyer. Cabannes insiste sur ce qu'il considère comme les avantages du métayer-gemmeur : logement, chauffage, possibilité de choisir ses heures, d'aller à la chasse ou au marché. Il reproche aux syndicalistes de rendre les travailleurs mécontents en leur faisant croire qu'ils sont mal traités. Cailluyer lit ce texte comme une illustration de l'incompréhension entre des propriétaires et des familles dont le revenu et l'avenir restent incertains (p. 158). Il lui oppose les besoins sociaux des travailleurs, qui ne se résument pas à un toit et à une alimentation de subsistance.

Les changements du Front populaire n'effacent pas immédiatement cette situation. Les gemmeurs restent à l'écart de certaines grèves de 1936, mais obtiennent en 1937, après un conflit de trente jours et l'intervention du ministère de l'Agriculture, des assurances sociales et des allocations familiales. Pour l'auteur, cette histoire montre que le départ d'un gemmeur n'est pas seulement un événement individuel : il peut être l'issue d'un conflit sur les salaires, la reconnaissance professionnelle et le degré de dépendance envers le propriétaire (p. 158).

Les incendies et la disparition des gemmeurs après 1945

Les grands incendies de la fin des années 1930 et des années 1940 privent des familles de leur activité. Cailluyer prend l'exemple de Losse, dont la population passe de 704 habitants en 1946 à 553 en 1954, soit une baisse d'environ 21 % (p. 159). Mais les incendies ne suffisent pas à expliquer la continuité de l'exode jusqu'au début des années 1970. Le géographe distingue trois causes structurelles : la rémunération des gemmeurs, l'état des maisons et la propriété des forêts.

Le nombre de gemmeurs recensés dans le département des Landes tombe de 5 920 en 1963 à 1 890 en 1971, selon les données de la Mutualité sociale agricole et de la Chambre d'agriculture. L'auteur souligne le vieillissement de ceux qui restent ; les plus jeunes disposent de possibilités de reconversion tandis que les travailleurs âgés ont plus de mal à quitter le métier (p. 159). Il évoque aussi la solitude des journées passées à circuler dans les bois, souvent à pied pendant vingt ou trente kilomètres, sans les relations quotidiennes d'un atelier ou d'une équipe. La baisse du gemmage est donc à la fois économique, sociale et générationnelle.

Jusqu'à la fin de 1968, la rémunération reste irrégulière. Le gemmeur prépare les pins dès février, mais ne touche son premier acompte qu'au moment des récoltes de mai. Les versements ultérieurs dépendent des amasses et du prix de la résine, fixé parfois tardivement. Beaucoup de travailleurs ne savent qu'en été combien leur campagne pourra rapporter. Cailluyer rapporte qu'une enquête antérieure a recueilli 77 % de réponses favorables à un salaire garanti et mensuel. Une convention collective de décembre 1968 prévoit une production de référence de 12 000 litres et un salaire horaire calculé à 3,47 francs, que l'auteur traduit en environ 624 francs mensuels pour 1969 et 720 pour 1970. Le niveau demeure insuffisant pour beaucoup de familles sans activités agricoles complémentaires (p. 159-160).

Maïs, asperges, volailles : la reconversion à l'échelle des métairies

La ferme du gemmeur n'est pas nécessairement réduite à une maison au milieu des pins. Cailluyer décrit des exploitations disposant d'un à dix hectares cultivables, autrefois très fréquemment en métayage, puis de plus en plus souvent données à ferme. Avec des rendements de maïs parfois proches de quarante quintaux à l'hectare, cette culture nourrit en particulier les volailles. Une autre spécialisation progresse rapidement : l'asperge, favorisée par les terres sableuses. Selon les chiffres réunis, elle occupe 25 hectares en 1955, 250 en 1963 et 690 en 1970 dans les secteurs étudiés. Les cantons de Castets, Parentis-en-Born et Roquefort sont particulièrement concernés. Il donne l'exemple d'une petite surface de 65 ares fournissant deux tonnes d'asperges et un bénéfice net annoncé de 4 482 francs (p. 160).

Les élevages de poulets, de volailles grasses et parfois de vaches laitières complètent les revenus du foyer. Les coopératives et les débouchés commerciaux facilitent certaines ventes. Mais l'auteur insiste sur le coût en travail et sur l'inégalité des possibilités : tous les fermiers ne disposent ni de terres suffisantes ni des capitaux nécessaires. La diversification est une chance pour certaines familles, non une recette universelle.

Les femmes, les tâches domestiques et le refus de l'isolement

Cailluyer accorde une place remarquable au travail féminin. Dans les métairies, les femmes participent aux cultures, aux élevages et aux tâches ménagères ; certaines doivent encore cuisiner au foyer ouvert et laver le linge au ruisseau. L'auteur estime que le désir d'une vie plus confortable et plus ouverte influence fortement les décisions familiales de départ. Il souligne la contradiction entre le charme extérieur de la ferme landaise, célébré par les visiteurs, et les contraintes de sa vie quotidienne, souvent davantage supportées par les femmes (p. 161).

L'analyse appelle à conserver les formulations de l'époque : Cailluyer écrit en 1973 et emploie des généralités sur les qualités supposées des « paysannes françaises » qui ne constituent pas une enquête statistique sur chaque foyer. Le fait documenté qu'il veut faire apparaître demeure le caractère invisible d'une partie du travail domestique et agricole, ainsi que le rôle des conditions de logement et de l'isolement dans les décisions de migration.

La maison que les touristes admirent n'est pas celle où l'on passe l'hiver

Les chiffres du logement donnent une autre profondeur à la question. À partir des données du recensement de 1962, Cailluyer indique que, dans la Grande Lande, 40 % des bâtiments agricoles ont été édifiés avant 1871 et 39 % entre 1871 et 1914. Il ajoute que 72 % des métairies ont leur eau à l'extérieur (p. 162). Ces données ne portent pas sur toutes les habitations du département, mais sur l'habitat agricole de la zone étudiée.

En été, le visiteur remarque les grandes toitures, le puits, l'airial ombragé, le four et les vieux bâtiments. En hiver, le quotidien est tout autre : chemins inondés ou défoncés, maisons difficiles à chauffer, foyers dont la fumée oblige parfois à laisser une porte entrouverte, difficulté d'approvisionnement en eau. Cailluyer confronte cette image pittoresque à la réalité des habitants. Il montre aussi que ceux qui parviennent à améliorer leurs revenus investissent rapidement dans l'eau courante, la salle d'eau et l'équipement domestique. Cette volonté de confort ne traduit pas un rejet de la région : elle rappelle que rester suppose de pouvoir y vivre dans des conditions acceptables.

La dispersion de l'habitat aggrave ces contraintes. Dans plusieurs communes, le recensement de 1968 ne trouve aucune population groupée au chef-lieu. Dans le canton de Gabarret, 13 communes sur 15 se trouvent dans ce cas ; la proportion est forte aussi à Labrit, Pissos et Sore. Les quartiers de Luxey, observés le long de la route de Mont-de-Marsan à Bordeaux, sont presque tous abandonnés selon l'auteur. Certains responsables imaginent alors des villages-centres mieux équipés et réfléchissent à des fusions communales (p. 162-163).

Qui possède la forêt ? La question que les revenus ne suffisent pas à résoudre

Le passage sur le foncier constitue l'un des moments les plus significatifs de l'article. Cailluyer formule explicitement une proposition : beaucoup de ceux qui quittent la forêt ne possèdent pas de terres dans celles où ils travaillent. Il étudie alors les cantons de Sore et de Labrit, particulièrement concernés par le vieillissement et les départs. Dans ces deux cantons, il compte 176 propriétaires ayant plus de cent hectares, dont seulement 36 résident dans leur commune de propriété ; ces gros propriétaires détiennent ensemble environ 58 % des superficies examinées. En ajoutant les surfaces possédées par les collectivités publiques, il aboutit à une proportion de 71,4 %, tandis que les 772 propriétaires de un à 99 hectares ne se partagent, dans son calcul, qu'une fraction minoritaire du territoire (p. 163-164).

Les situations locales sont encore plus frappantes. Dans la commune de Canenx, il signale qu'un propriétaire unique détient 69 % du territoire communal. À Argelouse, un seul habitant du village figure parmi les propriétaires et possède 2,90 hectares. Cailluyer s'interroge explicitement sur le lien possible entre cette très forte propriété extérieure et la baisse exceptionnelle des habitants. Il ne démontre pas une équation statistique applicable à toutes les communes ; il met en évidence une structure de pouvoir et une séparation entre lieu de résidence des propriétaires et lieu de travail des familles forestières (p. 163).

L'auteur ne nie pas l'existence de petits propriétaires ni de possédants locaux attachés à leurs bois. Il compte par exemple 223 micropropriétaires de moins d'un hectare dans le canton de Labrit, dont 159 résidents, mais son tableau principal exclut cette catégorie de son dénombrement des petits et moyens propriétaires. Il constate aussi que certains gros propriétaires vivant sur place entretiennent activement leurs forêts. Sa critique porte davantage sur l'absentéisme d'une partie des détenteurs de grandes surfaces et sur les relations sociales qu'il engendre.

Absents du village, présents sur les titres fonciers

La propriété éloignée modifie, selon Cailluyer, les relations personnelles. Certains propriétaires confient leurs bois à un régisseur, créent des sociétés forestières, profitent des dispositifs fiscaux ou de subvention et ne connaissent parfois plus exactement les limites de leurs domaines. Les métayers et fermiers ont ainsi affaire à des détenteurs du sol qui ne sont plus des voisins. L'auteur oppose symboliquement le niveau de vie de certains grands propriétaires — jusqu'aux voitures et maisons de villégiature qu'il évoque — à celui de travailleurs possédant un véhicule modeste ou seulement un cyclomoteur (p. 164-165). Ces images ne sont pas une statistique sociale, mais elles révèlent sa manière de décrire une société locale profondément divisée.

Le propos est plus nuancé qu'une condamnation indistincte de tous les propriétaires. Dans une note, Cailluyer souligne le travail de certains gros propriétaires résidents, diplômés ou intéressés par les recherches de l'Institut du Pin. Il insiste en revanche sur un déplacement structurel : on peut détenir de vastes surfaces, en recevoir un revenu et les exploiter sans habiter le village ni partager la vie sociale de ceux qui entretiennent la forêt. À ses yeux, cette dissociation contribue à rendre les départs moins coûteux pour ceux qui possèdent et plus probables pour ceux qui travaillent.

Une forêt qui devient industrielle

Dans sa conclusion, Cailluyer s'intéresse au changement d'organisation du secteur forestier. Les papeteries constituent des pôles d'emploi importants, mais leurs besoins en bois accélèrent la formation de sociétés foncières spécialisées. L'auteur compte cinq usines de papeterie dans le massif à l'époque qu'il étudie. Il distingue les Papeteries de Gascogne à Mimizan, qu'il dit à capitaux landais, de quatre autres usines liées à Saint-Gobain. Il décrit le développement de la société forestière de La Saussouze, qui acquiert de grandes surfaces et cherche à assurer un emploi annuel à la main-d'œuvre forestière, en associant entretien des bois et coupes destinées à l'industrie (p. 165).

Il observe aussi les recherches sur la culture accélérée du pin à Sore : apport d'engrais, expériences de greffage et techniques destinées à produire davantage de bois. Le centre de gravité de l'économie se déplace progressivement de la résine vers la pâte à papier. Cette modernisation peut stabiliser des salariés, mais elle expose les villages à une autre dépendance : que deviendront-ils si leurs grandes usines disparaissent ? L'auteur cite alors les évaluations contemporaines qui mettent en doute la viabilité d'un grand nombre de papeteries dans le massif et redoute qu'une fermeture n'amplifie l'exode (p. 165-166). Il ne s'agit pas d'une prédiction que nous pourrions vérifier à partir du seul article, mais d'une inquiétude importante dans son raisonnement.

Tourisme et grande agriculture : des réponses possibles, mais inégales

Cailluyer termine en examinant les pistes de reconversion discutées au début des années 1970. Le gemmage reste en crise malgré la convention collective, et les travailleurs réclament des salaires plus élevés. Le tourisme ouvre de nouveaux usages de la forêt et des vallées : canoë-kayak sur l'Eyre, stages, équipements de loisirs, musée de plein air de Sabres et résidences secondaires. Mais ces recettes sont saisonnières et ne peuvent, à elles seules, compenser partout la disparition d'une activité professionnelle durable. L'auteur donne 44 résidences secondaires à Sore en 1968 (p. 166-167).

La grande culture mécanisée lui paraît offrir d'autres possibilités. À Solférino, les expériences conduites depuis les années 1950, puis l'action de la Compagnie d'aménagement des Landes de Gascogne, montrent l'importance de l'irrigation, du drainage et des machines sur sols sableux. Pour 1968, il cite 83 525 quintaux de maïs produits à Solférino contre 50 831 à Pouillon, en Chalosse. Il indique qu'à la fin de 1970 environ 12 000 hectares ont été défrichés et mis en culture, souvent par des sociétés françaises ou étrangères (p. 167). L'auteur ne confond pas cette production et une renaissance automatique des petits villages : une exploitation très mécanisée peut augmenter les volumes agricoles sans offrir beaucoup d'emplois.

Le dernier paragraphe revient donc à la condition de tout maintien durable des habitants : un revenu assez stable et des perspectives professionnelles valables pour au moins une génération. Tant que cette sécurité manque, estime Cailluyer, les jeunes continueront de partir, quel que soit l'intérêt économique ou paysager de la forêt elle-même (p. 167).

Les idées fortes

Le dépeuplement ne commence pas avec les incendies du XXe siècle

Les premières diminutions apparaissent dès le XIXe siècle et s'inscrivent dans des conditions de vie difficiles ; la guerre de 1914, les crises du gemmage et les incendies accélèrent ensuite la tendance (p. 151-159).

La transition pastoralisme-gemmage crée une nouvelle dépendance

Le revenu du métayer forestier dépend fortement du prix de la résine et de son partage avec le propriétaire. Les conflits de 1906-1907 et les revendications ultérieures portent sur la répartition de la valeur entre le travail et le sol (p. 153-158).

L'histoire sociale se lit aussi dans le prix d'une barrique

La différence entre les bonnes années et la crise de 1934 peut diviser le revenu tiré du gemmage par plusieurs fois. Les fluctuations ont des conséquences directes sur les budgets, les dettes, les manifestations et les départs (p. 155-157).

Le confort de l'habitat et le travail des femmes comptent dans les migrations

L'absence d'eau intérieure, les chemins inondés, la solitude et le travail domestique pèsent sur les choix de vie. L'auteur oppose explicitement le pittoresque apprécié des visiteurs aux contraintes hivernales de la ferme (p. 161-163).

La concentration de la propriété doit être étudiée commune par commune

À Sore et Labrit, quelques grands propriétaires détiennent une large part des surfaces et beaucoup vivent ailleurs. Argelouse et Canenx sont des cas extrêmes qui permettent d'examiner la relation entre possession des terres, pouvoir local et dépopulation, sans réduire cette relation à une seule cause (p. 163-165).

Les nouvelles industries changent la forêt sans garantir partout le repeuplement

Les papeteries et sociétés foncières assurent certains emplois plus réguliers, tandis que le tourisme et la grande culture créent des activités différenciées. Cailluyer conclut que leur capacité à retenir durablement les jeunes dépend de la stabilité et du niveau des revenus (p. 165-167).

Les principaux chiffres

DonnéeValeur et périmètre dans l'articlePage imprimée
Communes forestières du département des Landes étudiées82 communes, dix cantons151
Communes à moins de 10 habitants/km² en 196848 ; parmi elles, 22 à moins de 5 et 4 à moins de 2151
Somme des maxima démographiques des 82 communes78 559 habitants ; population de 1968 : 44 788152
Dépopulation synthétique annoncée43 %, chiffre arrondi établi à partir de maxima de dates différentes152
Argelouse318 habitants (1876), 37 (1968), environ −88 %152
Mano417 habitants (1876), 75 (1968), environ −82 %152
Baisse du canton de Pissos6 477 habitants (1876) à 2 559 (1968), environ −60 %152
Budget annuel d'une famille de cinq journaliers à Sore en 1852Recettes 537,50 F ; dépenses 600 F, suivant l'enquête citée153
Grèves des gemmeurs1906-1907 ; accord de Rion-des-Landes du 2 février 1907154
Nombre de gemmeurs dans le département des Landes5 920 en 1963 ; 1 890 en 1971159
Revenus types du résinier, tableau 26 000 F en 1922 ; 21 300 F en 1926 ; 3 600 F en 1934, pour 15 barriques revenant au colon157
Âge des bâtiments agricoles de la Grande Lande40 % antérieurs à 1871 ; 39 % construits en 1871-1914, données recensées en 1962162
Métairies ayant leur eau à l'extérieur72 % selon les données mobilisées162
Grands propriétaires des cantons de Labrit et Sore176 propriétaires de plus de 100 hectares, dont 36 résidant sur place, possédant environ 58 % des superficies examinées163-164
Exemple de concentration à CanenxUn propriétaire possédant 69 % du territoire communal, suivant Cailluyer163
Production de maïs de Solférino83 525 quintaux en 1968, selon la source citée167
Nouvelles terres défrichées et mises en cultureEnviron 12 000 hectares jusqu'en 1970167

Précision de lecture : page 152, l'article imprime une perte absolue de « 33 681 » personnes entre 78 559 et 44 788 ; la soustraction de ces deux chiffres donne 33 771. La présente fiche conserve les deux valeurs de départ telles qu'elles sont imprimées et signale cet écart arithmétique, sans attribuer arbitrairement l'erreur à l'un des termes. La perte d'environ 43 % reste correcte à l'arrondi. La valeur de 1 420 F pour la barrique en 1926, donnée au tableau 2 page 157, correspond à la série présentée dans ce tableau et ne doit pas être confondue avec le prix de 1 887 F rapporté dans le récit pour Rion-des-Landes page 155 ; les contextes indiqués ne sont pas identiques. Tous les montants sont des francs de leurs années respectives, non corrigés de l'inflation.

Conclusion de l'auteur

Pour Cailluyer, le dépeuplement forestier résulte de causes successives et cumulées : difficultés économiques anciennes, modification des activités après 1857, dépendance des gemmeurs à l'égard des propriétaires et du cours de la résine, guerres, crises, incendies, inconfort des métairies et absentéisme de nombreux propriétaires fonciers. Ni la reconstitution de la forêt, ni l'essor d'une industrie papetière, ni les premières expérimentations agricoles mécanisées n'apportent une solution générale. L'avenir des communes dépend principalement de leur capacité à procurer aux familles — et surtout aux jeunes — des emplois et revenus durables ainsi que des conditions de vie comparables à celles qu'ils peuvent espérer ailleurs (p. 165-168).

Référence bibliographique

Jean Cailluyer, « Le dépeuplement de la partie forestière du département des Landes », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 44, fascicule 2-3, numéro spécial Landes de Gascogne, Toulouse, 1973, p. 151-168. DOI : 10.3406/rgpso.1973.3360. Notice et texte : https://www.persee.fr/doc/rgpso_0035-3221_1973_num_44_2_3360

Le fichier PDF original joint compte 20 pages : une notice générée par Persée (page PDF 1), une page de résumé (page PDF 2) et 18 pages d'article reproduisant la pagination imprimée 151-168. Les tableaux 1 à 5 figurent notamment aux pages imprimées 152, 157 et 164 ; le tableau 5 présente la part des grands propriétaires dans les cantons de Sore et de Labrit. Aucun de ces tableaux ni la page de titre de l'article ne constitue une couverture éditoriale distincte. La date de génération du PDF Persée, le 29 juin 2022, ne remplace pas la publication originale de 1973. Toutes les pages citées dans cette fiche sont les pages imprimées de la revue.

Repères du document

RepèreInformations
AuteursJean Cailluyer
Année1973
TypeScholarlyArticle
Langue du documentfr
DOI10.3406/rgpso.1973.3360
CatégorieHistoire rurale et foncière
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