Du Moyen Âge au XVIIIe siècle, les marais de Gironde ont nourri les villes, fait vivre les campagnes et attiré les propriétaires. Leur assèchement ne fut pas seulement une victoire sur l'eau : il transforma les usages de la terre et les rapports entre ceux qui l'exploitaient et ceux qui la possédaient.
Sommaire
Introduction — Des terres que l'on disait inutiles
Pendant longtemps, l'histoire des marais a été racontée comme celle d'une conquête. D'un côté, des étendues d'eau stagnante, des roseaux, des terrains inondés, réputés malsains et improductifs ; de l'autre, des hommes entreprenants, des ingénieurs et des propriétaires qui auraient transformé ces espaces hostiles en terres fertiles. L'assèchement apparaissait ainsi comme une œuvre de progrès, permettant à l'agriculture de gagner sur une nature jusque-là abandonnée à elle-même.
Cette représentation repose pourtant sur un paradoxe. Les marais que l'on prétendait rendre utiles l'étaient déjà. Bien avant les grandes entreprises de drainage, ils fournissaient des pâturages, du foin, des poissons, des roseaux et de nombreuses matières végétales. Leurs cours d'eau étaient fréquentés par les pêcheurs, leurs prairies entretenues par les cultivateurs et leurs terres les moins humides progressivement mises en culture. Ces ressources contribuaient à l'économie des villages comme à l'approvisionnement des villes. Elles procuraient également des revenus aux seigneurs, aux établissements religieux et aux propriétaires qui détenaient des droits sur ces terrains.
L'histoire de la palu de Bordeaux permet de comprendre cette contradiction. Située au nord de la ville, sur la rive gauche de la Garonne, cette vaste zone humide a été profondément transformée à partir de la fin du XVIe siècle. Dans son étude publiée en 2002, l'historienne Sandrine Lavaud restitue le paysage antérieur à ces travaux, les activités de ses habitants et les structures foncières qui organisaient son exploitation. Son enquête montre que les marais bordelais étaient loin de constituer un territoire vide. Ils représentaient au contraire un espace recherché, où se rencontraient les intérêts des communautés rurales, des institutions religieuses et d'une bourgeoisie urbaine déjà très présente dans la propriété des campagnes environnantes.
Les recherches de Patrick Fournier sur les relations entre les villes et les zones humides aux XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que celles d'Alain Contis sur la répartition de la propriété foncière sous l'Ancien Régime, permettent d'élargir cette observation. Elles montrent comment les nécessités de l'approvisionnement, les projets d'aménagement et les stratégies patrimoniales des élites se sont progressivement combinés pour transformer les campagnes.
La question n'est donc pas seulement de savoir comment les hommes ont réussi à assécher les marais. Elle est aussi de comprendre pourquoi ils ont voulu modifier des espaces déjà exploités, quelles activités ils ont privilégiées et comment ces transformations ont affecté les droits de ceux qui en tiraient leurs ressources.
Un vaste territoire humide aux portes de Bordeaux
Pour retrouver la palu de Bordeaux à la fin du Moyen Âge, il faut oublier le paysage actuel des Chartrons, de Bacalan et des quartiers septentrionaux de la métropole. Au-delà des remparts de la ville s'étendait alors une vaste plaine alluviale, bordée à l'est par la Garonne et limitée à l'ouest par les premières hauteurs du Bouscat, de Bruges, du Vigean et de Blanquefort. Au nord, elle rejoignait la jalle de Blanquefort. Sandrine Lavaud estime sa superficie à plus de 3 000 hectares, sur environ sept kilomètres de longueur et quatre à cinq kilomètres de largeur moyenne (p. 26).
Cette étendue ne formait pas un marais uniforme. Le long du fleuve, un bourrelet alluvial relativement élevé offrait des terres grasses et fertiles, mieux protégées des inondations. Derrière lui s'ouvrait une vaste dépression, dont le fond se situait au-dessous du niveau ordinaire de la Garonne. Les eaux provenant des coteaux, des landes du Médoc et des précipitations y convergeaient, tandis qu'un réseau de petits cours d'eau, appelés esteys, permettait leur circulation. Soumis pour certains à l'influence des marées, ces cours d'eau pouvaient aussi faire pénétrer les eaux du fleuve à l'intérieur des terres.
La présence de l'eau déterminait les usages du sol, mais ne les interdisait pas. Sur les parties les mieux drainées, les habitants cultivaient la vigne et entretenaient des bâtiments agricoles. Sur les marges de la dépression, ils aménageaient des prairies, tandis que les secteurs les plus bas demeuraient couverts de joncs, de roseaux et de végétations aquatiques. Les frontières entre ces espaces étaient mouvantes. Une prairie pouvait retourner au marais lorsque ses fossés n'étaient plus entretenus ; une zone humide pouvait, inversement, être progressivement gagnée par les cultures au prix de nouveaux travaux.
Les archives révèlent ainsi un paysage façonné depuis longtemps par l'activité humaine. Sandrine Lavaud constate qu'aux XVe et XVIe siècles, les terres mises en culture occupaient déjà plus de la moitié de la palu (p. 31). Les parties restantes n'étaient pas nécessairement abandonnées : elles fournissaient d'autres ressources, dont l'exploitation exigeait moins de transformation du milieu.
Cette diversité explique en partie la richesse du territoire. Les différents espaces pouvaient être utilisés simultanément, sans qu'il soit nécessaire de les soumettre tous au même régime agricole. Le marais n'était pas une terre inculte attendant sa mise en valeur, mais un ensemble de milieux exploités selon leurs caractéristiques propres.
Le marais nourrissait la ville
La principale richesse des terrains humides résidait probablement dans leurs prairies. Les prés étaient rares et recherchés dans la banlieue bordelaise, car ils procuraient à la fois des espaces de pâturage et les réserves de fourrage indispensables à l'élevage. Leur fertilité permettait parfois plusieurs récoltes d'herbe, notamment grâce au regain, cette nouvelle pousse qui succède à une première coupe de foin. Sandrine Lavaud rappelle toutefois que ces prairies demeuraient fragiles : gagnées sur les marais par le drainage, elles réclamaient un entretien permanent et pouvaient rapidement retourner à la friche lorsque l'eau reprenait le dessus.
Leur exploitation intéressait aussi bien les habitants des campagnes que ceux de Bordeaux. Les communautés de Bruges, d'Eysines, de Blanquefort, de Caudéran et du Bouscat disposaient de prés ou de droits d'usage dans différents secteurs de la palu. Les animaux y trouvaient leur nourriture, tandis que les récoltes de foin contribuaient à leur entretien pendant les périodes où le pâturage devenait insuffisant. Pour les exploitations rurales, ces terrains constituaient une composante importante de l'économie agricole, même lorsqu'ils étaient impropres aux labours.
Mais les paysans n'étaient pas les seuls intéressés. Les bouchers bordelais avaient également besoin de prairies proches de la ville pour entretenir les animaux destinés à l'abattage. Les archives étudiées par Lavaud mentionnent ainsi Johan Negreu, boucher de la paroisse Sainte-Eulalie, possédant un pré au Perey en 1445, ainsi que Johan et Vidau Lambert, bouchers de Sainte-Colombe, détenant un pré au Freysse en 1466 (p. 43). Ces exemples rendent visible un aspect essentiel du fonctionnement de la ville médiévale : la viande consommée par les habitants dépendait en partie de la conservation de pâturages dans les zones humides environnantes.
La valeur des prairies intéressait naturellement les détenteurs des droits fonciers. Les seigneurs percevaient des redevances, fréquemment sous la forme d'une agrière, c'est-à-dire une fraction de la récolte. Dans les prés de la palu, le prélèvement pouvait atteindre le quart ou le tiers du foin produit. En 1619, le cardinal de Sourdis évoquait les vingt charretées de foin de rente annuelle que lui procuraient seize prés situés aux Grands Prés de l'Archevêque (Lavaud, p. 39). Le chiffre concerne bien la redevance perçue, non la totalité de la production. Il montre néanmoins que ces terrains humides représentaient une source de revenus appréciable pour leurs seigneurs.
Le foin circulait ensuite selon une organisation qui faisait intervenir les chemins, les domaines agricoles et parfois les embarcations. Certains tenanciers devaient livrer leur redevance dans le bourdieu du seigneur ; d'autres la transportaient jusqu'à un port ou la déposaient directement dans un bateau. L'hôpital Saint-James imposait ainsi cette dernière modalité pour des redevances provenant des prés du Freysse (Lavaud, p. 40). L'eau, souvent présentée comme un obstacle à la mise en valeur, participait donc également au fonctionnement matériel de l'économie agricole.
Les ressources du marais ne se limitaient pourtant pas à l'élevage. Les roseaux et les joncs, abondants dans les secteurs les plus humides, étaient coupés pour divers usages, notamment l'habitat et la litière des animaux. Les aubiers et les aubarèdes fournissaient des matières végétales utilisées dans les travaux de la vigne et la vannerie. Les cours d'eau servaient aussi au rouissage du lin et du chanvre, opération qui consistait à faire séjourner les tiges dans l'eau afin de faciliter la séparation des fibres textiles.
La pêche occupait une place particulière dans cet ensemble d'activités. Une enquête de 1619, réalisée lors d'un procès opposant les jésuites à Conrad Gaussen, rapporte les témoignages d'habitants de Bruges qui fréquentaient depuis longtemps les fossés et les esteys de la palu. Bernard Ramon évoquait ainsi les parties de pêche effectuées avec son père, lui-même familier des lieux pendant toute sa vie. Jacques Goudat confirmait cette pratique dans les eaux de Begueyraux. Les pêcheurs utilisaient des embarcations, disposaient des nasses dans les fossés et connaissaient les variations des eaux qui favorisaient les captures (Lavaud, p. 40).
Un règlement de 1647 révèle que certains pêcheurs ne possédaient aucune terre dans la palu. Leur activité reposait donc sur des possibilités d'accès aux cours d'eau qui ne se confondaient pas nécessairement avec la propriété du sol. Le même texte signale des dégradations d'écluses destinées à faciliter l'entrée des eaux de la Garonne et des poissons dans les fossés. Ces pratiques provoquaient des conflits avec les responsables du drainage, soucieux de contrôler l'écoulement des eaux.
Derrière ces différends apparaissent deux conceptions de l'utilité du marais. Pour le pêcheur, l'eau et ses mouvements constituent une ressource ; pour celui qui cherche à maintenir une prairie ou une vigne hors d'eau, ils peuvent représenter une menace. Ces usages ne sont pas toujours incompatibles, mais leur coexistence suppose un partage des espaces et une gestion des ouvrages hydrauliques.
Le marais bordelais formait ainsi une économie de ressources multiples. Sa richesse ne résidait pas exclusivement dans les récoltes que l'on pouvait obtenir après drainage, mais dans la combinaison de productions agricoles, d'activités pastorales et de prélèvements directement liés au fonctionnement du milieu humide.
La bourgeoisie bordelaise et la conquête des terres fertiles
Cette diversité d'usages n'empêchait pas une transformation ancienne du paysage. Dès le Moyen Âge, les terrains les plus favorables de la palu attiraient les investissements des habitants aisés de Bordeaux. La ville ne se contentait pas de profiter des produits de ses campagnes : elle étendait progressivement son emprise foncière sur elles.
L'essor du vignoble en constitue l'exemple le plus significatif. Les terres alluviales proches de la Garonne offraient de bons rendements et produisaient des vins dont la tenue pendant les voyages maritimes était appréciée. Le développement du commerce avec l'Angleterre renforçait l'intérêt économique de ces cultures. Alors que les champs de céréales supportaient difficilement les inondations répétées, la vigne pouvait constituer une utilisation plus rémunératrice des terrains convenablement aménagés.
Lavaud montre que ce mouvement avait commencé plusieurs siècles avant les grands travaux du XVIIe siècle. Dans les secteurs de Pradetz, des Chartrons et de Bacalan, la vigne progressait sur les parties les mieux drainées. À Pradetz, emplacement de l'actuel Jardin public, les dix-neuf tenures recensées dans un grand plantier étaient toutes consacrées à la vigne ; au Mugron, huit des onze tenures étudiées étaient viticoles (p. 33). Ces proportions ne décrivent pas l'ensemble de la palu, mais elles témoignent de la spécialisation croissante de certains secteurs.
L'instrument privilégié de cette progression était le bourdieu, une exploitation agricole associant des terres, des vignes, des bâtiments et parfois une résidence de campagne. Les bourdieux permettaient aux Bordelais fortunés de développer une production destinée au marché, tout en constituant un patrimoine foncier aux portes de la ville.
Les archives montrent que cette appropriation n'était pas seulement le fait des grandes familles nobles. Des marchands, des hommes de loi et des membres du patriciat bordelais participaient directement au mouvement. En 1435, Pey Gimel, marchand de Saint-Michel, possédait ainsi un bourdieu couvert de tuiles, entouré de terres et de vignes à proximité de l'estey Crebat. Galhard Ramon, également marchand de Saint-Michel, détenait un autre domaine à Nogueyron, avec terres, vignes, fossés et haies (Lavaud, p. 37).
L'histoire d'un bourdieu situé près de l'estey Neu illustre particulièrement bien les mécanismes de cette concentration foncière. Une enquête de 1527 rapporte que plusieurs acquéreurs avaient acheté des prés et des terrains peu exploités pour soixante francs. Incapables ensuite de faire face à leurs obligations, ils durent revendre certaines parcelles. Bernard Faure, marchand de Saint-Maixent, en fit l'acquisition, y planta de la vigne et des aubarèdes, puis acheta deux demi-bourdieux voisins. Il constitua ainsi un domaine plus compact et davantage consacré à la viticulture.
Ce cas permet de saisir concrètement comment des propriétés dispersées pouvaient être progressivement réunies entre les mains d'un investisseur disposant de moyens financiers plus importants. Le processus ne reposait pas uniquement sur la mise en culture de terrains nouveaux : il pouvait aussi résulter de l'achat de parcelles appartenant à d'autres exploitants.
À partir de la fin du XVIe siècle, les bourdieux se multiplièrent dans les secteurs proches de Bordeaux. Les propriétaires investirent dans le drainage, la surélévation des sols et l'édification de bâtiments permanents. À Pradetz, Dominge Dominzac fit ainsi transporter en 1598 de grandes quantités de terre pour surélever sa parcelle et la protéger des débordements. Il y construisit une maison couverte de tuiles. En 1625, sa fille Marguerite déclarait y récolter dix barriques de vin (Lavaud, p. 39).
Ces investissements témoignent d'un changement d'échelle. Exploiter les ressources d'une prairie humide ne demandait pas nécessairement les mêmes capitaux que constituer un domaine viticole, déplacer des terres, aménager des fossés et édifier un chai. La capacité financière devenait un facteur déterminant de la transformation agricole.
Il serait cependant inexact de réduire tous les tenanciers bordelais à une bourgeoisie fortunée. Lavaud relève parmi eux des vignerons, des artisans, des commerçants et des personnages de rang élevé. Les situations sociales étaient diverses. Mais les Bordelais les plus riches jouèrent un rôle moteur dans la création et l'extension des bourdieux. Parmi les tenanciers du chapitre Saint-Seurin identifiés dans la palu, 60,4 % résidaient à Bordeaux, proportion qui souligne l'importance de la présence urbaine, sans pouvoir être généralisée à l'ensemble des propriétés (p. 43).
Sandrine Lavaud présente d'ailleurs les citadins les plus entreprenants comme « les principaux acteurs de l'essor et de l'amélioration du vignoble de palu » (p. 43).
La bourgeoisie bordelaise n'est donc pas un acteur extérieur qui apparaîtrait seulement au moment des grands assèchements. Elle participe déjà, depuis plusieurs siècles, à la transformation des usages agricoles et à la concentration de certaines propriétés. L'intérêt pour les terres de la palu prolonge celui qu'elle porte plus largement au vignoble suburbain et à l'économie foncière du Bordelais.
Posséder les terres, utiliser le marais : deux réalités différentes
La progression des domaines viticoles ne doit pas masquer la complexité des droits qui régissaient les marais.
À la fin du Moyen Âge, la propriété foncière et les droits seigneuriaux étaient répartis entre de nombreux acteurs. Les grandes institutions religieuses de Bordeaux occupaient une place dominante : le chapitre Saint-Seurin, l'abbaye Sainte-Croix, l'archevêque, les jésuites et différents établissements possédaient ou détenaient des droits sur des tenures de la palu. La noblesse locale y était également présente, notamment à travers le captal de Buch et plusieurs familles des environs.
Le patriciat bordelais détenait lui aussi des terres et des droits fonciers. Lavaud mentionne notamment les familles Corn, Beguey et Colom, dont les possessions apparaissent dans les confronts des actes, ainsi que des toponymes liés aux familles Lambert et Calhau (p. 42). Ces témoignages montrent l'implantation ancienne de la haute bourgeoisie, même si les sources ne permettent pas toujours de mesurer précisément l'étendue de ses propriétés.
Il faut cependant distinguer le seigneur, le propriétaire et le tenancier. Une terre pouvait relever d'un établissement religieux tout en étant exploitée par un marchand ou un cultivateur qui lui versait une redevance. Des habitants pouvaient également bénéficier de droits d'usage sur des terrains dont ils ne détenaient pas individuellement la propriété.
Ces situations étaient particulièrement fréquentes dans les espaces utilisés pour le pâturage ou le prélèvement des ressources spontanées. Les habitants de Caudéran, du Bouscat et de Villenave disposaient notamment de droits d'usage sur les prés de Salabert. Ceux de Bruges, d'Eysines et de Blanquefort possédaient des prés dans d'autres secteurs et revendiquaient aussi des usages sur les roseaux et les terrains vacants.
La jurade de Bordeaux intervenait de son côté dans l'administration de certains espaces considérés comme des padouens, ainsi que dans l'entretien des cours d'eau. Le territoire était donc soumis à une pluralité de droits et d'autorités, dont les compétences se superposaient parfois.
Cette organisation ne faisait pas de la palu une propriété collective unique. Une grande partie des terrains relevait de possessions particulières ou de droits seigneuriaux clairement établis. Mais l'accès aux ressources ne se réduisait pas toujours à la propriété exclusive du sol. Les habitants pouvaient exploiter des espaces dont ils n'étaient pas propriétaires, selon des usages anciens et des règles coutumières.
Cette distinction devient essentielle lorsqu'on examine les conflits provoqués par les projets d'assèchement. Transformer un marais en parcelles agricoles plus intensivement exploitées supposait en effet de modifier la circulation des eaux, mais aussi de redéfinir les conditions d'accès aux terrains et aux ressources.
Pour ceux qui détenaient des titres et pouvaient financer les travaux, l'opération ouvrait de nouvelles perspectives. Pour les habitants qui dépendaient d'usages coutumiers, elle pouvait remettre en cause des pratiques indispensables à leur économie.
L'assèchement de 1599 : une transformation qui ne faisait pas l'unanimité
En 1599, la ville de Bordeaux conclut avec Conrad Gaussen un accord destiné à organiser l'assèchement d'une partie des marais. L'entreprise devait permettre de transformer les terrains humides en terres plus régulièrement exploitables, grâce à des travaux de drainage et à une meilleure maîtrise des eaux.
Le projet s'inscrivait dans une évolution déjà ancienne. Depuis plusieurs siècles, les habitants avaient créé des prairies, entretenu des fossés et développé la viticulture sur les parties les plus favorables. Les grands travaux ne constituaient donc pas le commencement de la mise en valeur, mais une tentative pour en modifier profondément l'ampleur et les conditions.
La résistance apparut presque immédiatement.
Le 17 février 1600, des habitants des communautés rurales voisines présentèrent une requête aux jurats de Bordeaux contre Gaussen. Ils estimaient que les travaux les privaient de leurs droits sur les roseaux et les terrains vacants. La jurade leur demanda de produire leurs titres dans un délai de trois jours. Or les intéressés ne disposaient pas des documents exigés, explique Lavaud, « leur droit n'étant que coutumier » (p. 43).
L'épisode révèle la fragilité de certains usages face à une réorganisation foncière. Pendant des générations, les habitants avaient fréquenté les marais, exploité leurs ressources et transmis des pratiques qui ne reposaient pas nécessairement sur des actes de propriété individuels. Lorsque les terrains devenaient l'objet d'une entreprise de drainage et d'une nouvelle définition des droits, la nécessité de produire un titre écrit pouvait remettre en cause cette continuité.
Les conflits ne disparurent pas avec le commencement des travaux. Les témoignages de pêcheurs recueillis en 1619, puis les règlements relatifs aux fossés et aux écluses en 1647, montrent que l'utilisation des eaux demeurait disputée plusieurs décennies après l'accord passé avec Gaussen.
Ces oppositions ne signifient pas que les habitants refusaient toute intervention humaine dans les marais. Les fossés, les prairies artificielles et les cultures existaient précisément parce que des générations d'exploitants avaient appris à aménager ce milieu. Le désaccord portait sur les conséquences de nouvelles transformations, sur la place accordée à certaines activités et sur le maintien de droits antérieurs.
L'assèchement ne devait donc pas seulement modifier le paysage. Il pouvait aussi modifier la répartition des avantages économiques entre ceux qui cultivaient, ceux qui possédaient et ceux qui utilisaient les ressources du marais.
De l'insalubrité à la bonification : le discours du progrès et les intérêts fonciers
Comment expliquer alors que les marais aient été si souvent présentés comme des espaces improductifs qu'il fallait transformer ?
Patrick Fournier, dans son article La ville au milieu des marais aux XVIIe et XVIIIe siècles, montre que les représentations médicales ont joué un rôle important dans la manière de considérer les zones humides. Les médecins associaient fréquemment les eaux stagnantes aux fièvres et aux émanations malsaines. Ces conceptions, fondées sur les théories médicales de leur temps, favorisaient l'idée que le drainage représentait une nécessité sanitaire.
Les ingénieurs poursuivaient des objectifs en partie différents. Il s'agissait de contrôler les inondations, d'améliorer les communications, d'assurer l'écoulement des eaux et de rendre certaines terres plus aisément exploitables. Fournier résume cette conception technique par une formule : « le bon marais est un marais drainé » (p. 32).
Mais le discours de l'assainissement ne suffit pas à expliquer toutes les entreprises de transformation. Les marais intéressaient aussi les propriétaires, les institutions religieuses, les négociants et les autorités urbaines pour leur potentiel agricole et foncier. La possibilité de convertir des terres humides en prairies régulières, en vignobles ou en jardins cultivés représentait une perspective de revenus.
Fournier montre, à partir de différentes villes françaises, que les usages économiques pouvaient ainsi entrer en contradiction avec les représentations médicales. À Bourges, par exemple, une partie des marais communaux fut vendue en 1640 pour répondre aux contraintes financières imposées à la ville. L'opération bénéficia à une compagnie associant notamment des établissements religieux et des notables. Les terrains furent progressivement drainés et transformés en parcelles maraîchères, mais la vente provoqua également des conflits avec les habitants qui perdaient des droits d'usage.
Le cas de Bourges ne doit pas être confondu avec celui de Bordeaux. Il montre néanmoins combien les arguments sanitaires, les intérêts financiers et les projets agricoles pouvaient se rencontrer autour des mêmes espaces.
Dans la palu bordelaise, Sandrine Lavaud souligne précisément que la volonté d'accroître les surfaces productives paraît avoir joué un rôle déterminant dans l'assèchement entrepris à partir de la fin du XVIe siècle. L'opération ne cherchait pas simplement à faire disparaître un milieu réputé malsain : elle devait permettre d'étendre des formes d'exploitation déjà présentes et jugées particulièrement rémunératrices.
La notion même de bonification mérite alors d'être examinée. Améliorer une terre suppose de définir au préalable l'usage auquel on la destine. Pour un propriétaire souhaitant développer la vigne, la suppression de l'excès d'eau représente un progrès. Pour un éleveur utilisant une prairie humide, pour un pêcheur fréquentant un estey ou pour un habitant prélevant des roseaux, le même aménagement peut avoir des conséquences très différentes.
La transformation agricole n'est pas nécessairement dépourvue de bénéfices collectifs, mais ces bénéfices ne se répartissent pas automatiquement entre tous les anciens usagers.
La bourgeoisie bordelaise et la propriété des campagnes au XVIIIe siècle
L'intérêt des citadins pour les terres de la palu s'inscrit dans une histoire plus large de la propriété rurale en Gironde. Sous l'Ancien Régime, les élites bordelaises investissent dans des domaines agricoles, des vignobles, des seigneuries et des exploitations parfois éloignées de la ville.
Dans La terre en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Alain Contis décrit le renforcement de la propriété bourgeoise, particulièrement visible dans certaines campagnes proches des grands centres urbains. La terre procure des revenus, mais elle représente également une forme de patrimoine, un placement et, pour les familles les plus aisées, un élément de position sociale.
Le phénomène touche différentes catégories de possédants. La bourgeoisie marchande et les hommes de loi acquièrent des terres, tandis que la noblesse de robe, juridiquement distincte de la bourgeoisie roturière, constitue elle aussi d'importants domaines. Les parlementaires bordelais participent pleinement à cette économie foncière, notamment par l'achat de seigneuries et de propriétés viticoles.
Les exemples réunis par Contis montrent l'ampleur de cette présence urbaine. À Villenave-d'Ornon, dans les superficies étudiées, les habitants de la paroisse ne possèdent que 54 hectares, contre 384 hectares détenus par des Bordelais (p. 11). À Saint-Gervais, dans le Cubzaguais, les rôles d'imposition de 1789 recensent vingt et un privilégiés résidant à Bordeaux sur vingt-cinq. La propriété et les avantages qui lui sont associés peuvent ainsi être détenus par des personnes vivant à plusieurs dizaines de kilomètres des terres concernées.
À Ambarès, les habitants dénoncent à la veille de la Révolution la mainmise des officiers des cours supérieures et des bourgeois bordelais privilégiés sur les trois quarts de leur terroir. Contis rapporte cette dénonciation dans le contexte des difficultés rencontrées par les cultivateurs, qui se plaignent du poids des charges, de l'endettement et de la nécessité de vendre leurs récoltes à bas prix. Le chiffre avancé constitue une revendication des habitants et ne doit pas être assimilé sans vérification à une mesure cadastrale précise.
La puissance foncière des élites se manifeste également plus au sud, dans les territoires de Belin-Béliet, Salles et Saucats. Contis rappelle que le président Pichard, déjà baron de Saucats, achète en 1762 la seigneurie de Belin et Beliet, puis celle de Salles en 1763 et celle de Lugo en 1765. L'ensemble représente environ mille hectares de terres, de prairies et de pinèdes (p. 6). Dans le Médoc viticole, le président de Ségur possède en 1755 un patrimoine de 415 hectares comprenant notamment les célèbres vignobles de Lafite et de Latour.
Ces acquisitions ne concernent pas exclusivement des marais, et il serait abusif de les présenter comme les conséquences directes de l'assèchement de la palu bordelaise. Elles montrent cependant combien la terre était devenue un objet majeur d'investissement et de concentration patrimoniale pour les élites de Bordeaux.
Cette évolution aide à comprendre l'importance prise par la valeur foncière dans les projets d'aménagement. La possibilité d'accroître les rendements, de réunir des parcelles ou de transformer des terrains humides en exploitations plus rentables pouvait présenter un intérêt considérable pour les détenteurs de capitaux et de droits sur le sol.
Dans le bassin d'Arcachon, les données réunies par Contis à partir des rôles du vingtième de 1757 révèlent toutefois une autre organisation agricole. Les laboureurs les plus aisés disposent de huit à neuf hectares mêlant terres cultivées, landes utilisées pour le pacage des moutons et quelques bois de pins. Ces observations concernent les landes du pays de Buch et non les marais de Bordeaux. Elles rappellent néanmoins que les terrains non labourés participaient pleinement à l'économie des exploitations rurales.
L'histoire foncière de la Gironde ne peut donc pas être ramenée à un seul mouvement uniforme. Les structures de propriété, les usages agricoles et les intérêts des propriétaires variaient selon les territoires. Mais la présence ancienne et importante des élites bordelaises dans les campagnes constitue un élément essentiel pour comprendre les transformations de ces espaces.
Conclusion — La terre gagnée, les usages transformés
L'histoire de la palu de Bordeaux invite à reconsidérer la manière dont ont été racontées les grandes entreprises d'assèchement. Les marais n'étaient ni uniformément abandonnés ni dépourvus de valeur avant leur transformation. Ils constituaient des espaces productifs dont la richesse reposait sur la diversité des milieux et des activités : prairies, pâturages, pêche, végétations utiles, cultures et vignobles s'y combinaient selon les possibilités offertes par l'eau et par les aménagements existants.
Les travaux de drainage ont permis de développer certaines formes d'agriculture, mais ils ont également modifié les conditions d'accès aux ressources. Les droits de propriété, les tenures seigneuriales et les usages coutumiers ne se confondaient pas. Or la transformation du paysage s'accompagnait nécessairement d'une nouvelle organisation de ces rapports, parfois au détriment de pratiques anciennes.
La bourgeoisie et les élites bordelaises occupaient une place importante dans cette histoire. Bien avant les grands assèchements, elles investissaient dans les terres fertiles de la périphérie urbaine et participaient à l'extension du vignoble. Les bourdieux, la réunion de parcelles et les investissements hydrauliques témoignent d'une agriculture de plus en plus liée au marché et à la capacité financière des propriétaires. Au XVIIIe siècle, les exemples réunis par Alain Contis montrent que l'emprise foncière des élites urbaines s'étendait largement au-delà de la palu, dans différentes campagnes girondines.
Il ne s'agit pas d'opposer une économie ancienne entièrement collective à une propriété privée qui serait apparue avec le drainage. Les marais étaient déjà traversés de droits seigneuriaux, de propriétés particulières et d'inégalités sociales. Leur exploitation avait commencé bien avant les ingénieurs du XVIIe siècle. Mais les transformations foncières et hydrauliques pouvaient donner davantage de poids aux acteurs capables de financer les travaux, de réunir les terres et d'en orienter la production.
L'assèchement des marais n'a donc pas simplement remplacé des espaces inutiles par des terres productives. Il a transformé des territoires qui produisaient déjà, en modifiant les activités privilégiées, les conditions de leur exploitation et parfois les bénéficiaires de leurs richesses.
Pour comprendre ces changements, il ne suffit pas de compter les hectares gagnés sur l'eau ou les revenus des nouvelles cultures. Il faut aussi retrouver les pâturages qui nourrissaient les troupeaux, les fossés où l'on pêchait, les roseaux que l'on coupait et les droits dont disposaient les habitants.
Car derrière l'histoire des marais asséchés se trouve aussi celle des hommes qui les utilisaient, des propriétaires qui les convoitaient et de la valeur différente que chacun attribuait à ces mêmes terres.
Sources bibliographiques
Sandrine Lavaud, « La palu de Bordeaux aux XVe et XVIe siècles », Annales du Midi, tome 114, n° 237, 2002, p. 25-44. Texte intégral sur Persée. Étude principale pour les usages, le paysage, le vignoble, les structures foncières et les conflits de la palu de Bordeaux.
Patrick Fournier, « La ville au milieu des marais aux XVIIe et XVIIIe siècles. Discours théoriques et pratiques de l'espace », Histoire urbaine, n° 18, avril 2007, p. 23-40. Étude des usages économiques des zones humides périurbaines, des représentations sanitaires et des transformations foncières.
Alain Contis, La terre en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, texte de 16 pages consulté, date de publication non identifiée. Étude de la répartition sociale de la propriété foncière, avec plusieurs exemples concernant Bordeaux, le Bordelais, le bassin d'Arcachon et les campagnes girondines.
Les citations et les références de pages renvoient aux publications consultées. Les rapprochements entre ces travaux constituent une synthèse historique et ne supposent pas que les trois auteurs étudient les mêmes lieux ou les mêmes périodes.