Dans cet article publié en 2007, l’historien Patrick Fournier examine la place des marais et des zones humides dans la vie et l’aménagement des villes françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Il part d’un décalage : les écrits médicaux dénoncent l’air humide et les eaux stagnantes, tandis que les habitants utilisent ces mêmes espaces pour nourrir les villes, faire paître les animaux, jardiner, exploiter des cours d’eau et parfois organiser leur défense.
L’auteur explique comment ces pratiques coexistent avec une représentation savante souvent négative des marais.
Il suit d’abord la constitution et la diffusion d’un discours médical sur les milieux malsains, puis décrit les usages urbains et militaires de l’eau, enfin étudie la transformation de certains marais en jardins maraîchers, notamment à Bourges.
Sa démonstration s’appuie sur des travaux historiques, des écrits médicaux et techniques ainsi que sur des documents relatifs aux communaux et aux aménagements hydrauliques. Les cas de Bordeaux, Caen, Lille, Strasbourg, Riom, Bourges, Arles ou Amiens servent à distinguer des configurations locales.
Dans sa conclusion, il insiste sur la longue durée des pratiques, la portée limitée des interventions médicales sur les aménagements et la nécessité de ne pas imposer un modèle unique aux relations entre villes et marais (p. 23-40).
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Sommaire
La ville au milieu des marais aux 17e et 18e siècles
Introduction : les marais périurbains dans l’histoire des villes (p. 23-26)
Fournier commence par constater que les zones humides ont attiré l’attention des historiens, archéologues et géographes, mais que l’histoire urbaine de l’époque moderne traite encore rarement les rapports entre la ville et les marais. Les études consacrées à l’eau dans les villes portent davantage sur l’approvisionnement, la salubrité de l’eau consommée, les rivières ou l’assainissement. À l’inverse, les marais situés dans la périphérie immédiate sont fréquemment considérés comme des espaces étrangers à la cité, bien qu’ils contribuent à son fonctionnement.
L’exemple de Mexico, emprunté aux travaux d’Alain Musset, permet d’introduire la complexité des interventions humaines. Le drainage des lacs entourant Tenochtitlan a été poursuivi pendant plusieurs siècles ; il a modifié les équilibres écologiques et les conditions des inondations, au point d’imposer de nouvelles actions correctrices. L’auteur ne transpose pas mécaniquement cet exemple aux villes françaises : celles-ci disposent d’une histoire ancienne des aménagements, et les contraintes naturelles comme les pratiques des habitants y sont différentes. L’intérêt de la comparaison est de rappeler que ce qui est appelé « nature » correspond souvent à une étape provisoire d’un milieu continuellement transformé.
En France, les marais périurbains se trouvent souvent au-delà des murs, dans des banlieues ou terroirs relevant juridiquement de la ville sans être toujours intégrés à sa représentation officielle. Ils peuvent former un glacis, servir aux cultures, à l’élevage ou à diverses activités urbaines. Les opérations d’urbanisme ne les prennent généralement en compte que lorsqu’il est question de les drainer puis de les lotir. Leur place demeure donc peu visible, y compris dans l’histoire rurale, malgré leur importance économique. Fournier annonce une enquête qui confronte le discours médical aux usages effectifs des zones humides et cherche à comprendre pourquoi l’évolution des représentations au XVIIIe siècle n'entraîne pas leur disparition générale (p. 23-26).
Le marais, figure et lieu du malsain aux portes de la ville (p. 26-29)
L’insalubrité du marais n’est pas une découverte de la fin du XVIIIe siècle. Les textes réglementaires du XVIIe siècle présentent déjà l’assèchement comme souhaitable, principalement pour développer l’exploitation des terres, tout en invoquant les effets néfastes des eaux stagnantes.
La peste et les fièvres intermittentes alimentent une association durable entre le voisinage des marécages, les exhalaisons et les maladies.
Les médecins raisonnent dans un cadre hérité des doctrines anciennes relatives à l’air, aux lieux et à la constitution des corps. Les campagnes de propreté menées contre la peste à partir du XVIe siècle font partie de cette histoire longue.
L’auteur reprend l’exemple d’Anicet Caufapé, médecin toulousain de la fin du XVIIe siècle, qui rapporte un raisonnement courant comparant Narbonne et Montpellier : la première serait plus sujette aux fièvres parce que plus entourée de marécages.
Caufapé conteste personnellement cette explication, mais sa formulation atteste l’existence de la représentation discutée. Fournier montre également que le discours attribuant des maladies à l’air des marais ne s’arrête pas aux fièvres. Au XVIIIe siècle, les synthèses sur le scorbut, notamment celle de James Lind, recensent des théories qui font du froid et de l’humidité de l’air des facteurs de maladie, avant l’identification de ses véritables causes. Ces passages restituent les explications historiques des médecins ; ils ne sont pas présentés comme des connaissances médicales actuelles (p. 26-27).
Au milieu du XVIIIe siècle, l’aérisme se complexifie par l’apport de raisonnements mécanistes, vitalistes et de la chimie naissante. François Boissier de Sauvages s’intéresse à l’action des qualités de l’air sur le corps et à l’accumulation de vapeurs jugées nocives au voisinage des eaux stagnantes ; Jean-Baptiste Baumes prolonge ces conceptions en accordant davantage de place aux analyses chimiques.
Pour Sauvages, l’ouverture de communications entre mer et étangs peut limiter la corruption supposée des eaux près des villes littorales du Languedoc. Cette conception privilégie la circulation de l’eau.
À Tarascon, en 1786, le médecin J. de Laudun attribue aussi des risques à la stagnation dans les prés et le long des « roubines », canaux de drainage. Il recommande des feux, des plantations et surtout l’entretien des fossés et des écoulements. Il s’agit d’un ensemble de propositions historiques que l’auteur replace dans la pensée médicale du temps (p. 28).
Le rapport sur le projet de dessèchement des marais présenté à la Société royale de médecine et publié en 1790 élargit l’argumentation à l’ensemble du royaume. Il prend en compte les zones humides du Languedoc et de Provence, autour d’Aix, Arles, Agde, Aigues-Mortes, Narbonne et d’autres secteurs du Rhône.
L’amélioration de la santé et l’augmentation des surfaces cultivables sont désormais associées dans une politique d’aménagement envisagée à l’échelle nationale.
Le texte renvoie aux dispositions monarchiques prises depuis Henri IV et présente diverses opérations de drainage comme des modèles. Fournier précise que la nouveauté de la fin du XVIIIe siècle réside moins dans le contenu du discours sur les marais que dans son rassemblement, sa diffusion et l’affirmation de la santé publique comme priorité du gouvernement (p. 29).
« L’hydrotropisme traditionnel des villes », une réalité multiforme (p. 29-34)
À la représentation médicale d’une ville menacée de l’extérieur par les exhalaisons humides, l’auteur oppose l’observation des villes elles-mêmes. Beaucoup se sont installées dans ou à proximité de plaines alluviales, de fleuves, d’étangs et de marécages. Le milieu humide n’est pas partout identique : sol, climat, cours d’eau, régime des marées et ouvrages hydrauliques déterminent des conditions diverses. Fournier distingue notamment les villes de plaine très humide, telles Caen, Lille et Strasbourg, les villes bordées par des fleuves où marécages et îles sont progressivement gagnés par l’urbanisation, comme Lyon, Nantes et Bordeaux, et les villes méridionales situées près des confluences ou des étangs littoraux (p. 29-31).
À Bordeaux, l’article signale des terrains humides à l’ouest de la ville comme réserve foncière susceptible d’être lotie lors des transformations urbaines du XVIIIe siècle, particulièrement après 1750. La croissance des populations, les ambitions d’aménagement et les capacités techniques des architectes et ingénieurs favorisent ces opérations, au détriment de prairies utiles à l’économie urbaine.
Ce constat est formulé pour Bordeaux dans une comparaison avec les sites lyonnais et nantais ; l’article ne propose pas d’étude parcellaire ni de chronologie propre à un marais bordelais déterminé (p. 30).
Dans les quartiers bas et humides de Caen, Lille ou Strasbourg, construire signifie composer avec des sols instables, des caves inondables, des puits facilement pollués, la boue et des écoulements insuffisants. La présence d’une eau proche du sol constitue toutefois un avantage pour les habitants qui peuvent accéder facilement à des puits peu profonds. Les doctrines critiques du XVIIIe siècle oublient souvent cette utilité pratique. Rouen offre une situation différente : le centre de la ville se situe à l’écart des marges inondables, même si les abords du fleuve rencontrent des difficultés liées notamment à la marée (p. 30).
Les marais jouent aussi un rôle défensif. À Bourges, ville située sur un promontoire entouré de zones humides liées à l’Yèvre et à l’Auron, la population et les autorités s’opposent jusque vers 1640 à des modifications de marais jugés nécessaires à la protection de la ville. Lorsque la fonction militaire des villes intérieures diminue après la Fronde, les zones humides restent mobilisées dans la défense des frontières. La citadelle de Lille est implantée par Vauban dans les marécages de la Deûle entre 1667 et 1670 ; celle de Strasbourg, achevée en 1687, transforme les relations entre la ville et le Rhin, provoquant des tensions entre le magistrat urbain et la garnison pour l'usage de cet espace. Les ingénieurs tirent avantage de la capacité d'inonder ou de faire circuler l'eau à la demande (p. 31-32).
L’ouvrage d’hydraulique de Bélidor fournit à Fournier l’expression de cette nouvelle valeur accordée au mouvement des eaux. À Gravelines, les débordements de l’Aa et la stagnation des fossés sont décrits comme menaçant la santé de la garnison avant les travaux de 1737. Le creusement d’un canal favorise la navigation et réduit les inondations. Dans le raisonnement technique évoqué par l’auteur, la présence d’eau devient favorable lorsqu’elle peut être maîtrisée et mise en circulation. Cette aspiration rejoint celle des médecins sans se confondre avec elle (p. 32).
Dans d’autres villes privées d’enjeux défensifs immédiats, les fossés sont comblés ou transformés en promenades. L’urbanisme des abords des remparts vise alors à mettre en scène une nature ordonnée, mais ce projet heurte certaines pratiques rurales ou populaires, comme le recours aux fosses destinées à produire du fumier. La proximité spatiale de ces usages ne signifie donc pas l’identité de leurs objectifs : des espaces voisins peuvent être appréhendés comme lieux de travail ou comme décor de promenade (p. 32-33).
Les zones humides périurbaines répondent parallèlement à des besoins économiques qui perdurent. Les bouchers louent des prés pour le bétail destiné à l’abattage en ville ; des prairies sont utilisées comme communaux ou soumises à la vaine pâture après les coupes.
Les tentatives d’assèchement, notamment lorsqu’elles proviennent de grands possesseurs ou de compagnies concessionnaires, peuvent supprimer ces usages.
Les municipalités cherchent alors à conserver des ressources économiques, des droits établis et leur autorité sur les territoires concernés. Les conflits ne se réduisent pas à une opposition simple entre progrès sanitaire et inertie paysanne (p. 33).
Le cas des marais de Riom rend particulièrement visible cette confrontation. Des défenseurs des usages collectifs parlent en 1767 de « terrains mouillés » pour contester la qualification de « marais communal » réputé insalubre et souligner leur aptitude à l’élevage bovin. Les uns décrivent des trous d’eau et des stagnations, les autres des écoulements déjà assurés par des ruisseaux et des fossés appelés « razes ». La position municipale change au cours des années 1780, lorsque la nécessité de faire face aux dettes urbaines et la pression de l’intendance rendent envisageable l’aliénation de terrains jusque-là défendus. Fournier conclut de ces exemples que les arguments de santé publique sont inséparables des débats portant sur les usages, les finances et les pouvoirs. Les transformations concrètes des périphéries restent souvent modestes au XVIIIe siècle (p. 33-34).
Marais et maraîchage (p. 34-38)
Le troisième grand développement s’intéresse aux usages agricoles qui transforment certains marais en espaces de production horticole. Fournier distingue deux trajectoires. Dans les plaines méditerranéennes où l’eau est irrégulièrement disponible, des villes petites ou moyennes aménagent depuis la fin du Moyen Âge des réseaux de canaux d’irrigation, prolongés à l’époque moderne. Dans les régions plus océaniques, l’aménagement de terres marécageuses périphériques peut fournir des jardins maraîchers, comme dans les hortillonnages d’Amiens. Le rôle de ces cultures progresse pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, même si l’essor maximal du maraîchage intervient surtout au XIXe siècle. La faible fiscalité des fruits et légumes limite les possibilités de chiffrer l’évolution de cette production (p. 34).
Le mot « marais » ne désigne pas nécessairement une terre réellement gorgée d’eau. Dans les environs de Paris, à partir de la fin du XVIIe siècle, il peut désigner un terrain bas voué à la culture maraîchère sans avoir été historiquement marécageux. Cette acception est relevée dans les ouvrages lexicographiques et dans les travaux de Reynald Abad, mais elle ne doit pas effacer les cas où les maraîchers ont effectivement transformé une zone humide. À Rouen, autour des Petites-Eaux entre le Robec et l’Aubrette, prés, habitat dispersé, jardins et manufactures se concurrencent ; aucun usage ne s’impose absolument. À Strasbourg, le Marais-Vert, au sein des remparts et prolongé par des faubourgs, est plus nettement spécialisé dans la production maraîchère (p. 35).
L’exemple principal est Bourges. Les marais entourant la ville servent depuis longtemps de pâturages collectifs, de lieux de pêche et de viviers et accueillent des activités consommatrices d’eau : moulins, draperies, tanneries, teintureries et forges. Les zones du Pré Fichaud, au nord, et du quartier d’Auron, au sud, font partie de quartiers peuplés de jardiniers et d’artisans. Dans les secteurs de l’Yèvre, notamment vers Saint-Privé, des usages communaux coexistent avec les possessions des établissements religieux. L’eau n’est donc pas seulement une entrave au développement urbain : elle forme aussi une ressource et un support d’activités (p. 35-36).
Une rupture foncière importante se produit lorsque la monarchie impose des prélèvements financiers à la ville à la fin du règne de Louis XIII. En 1638, le Conseil du roi autorise l’aliénation d’une partie des communaux. Le 18 avril 1640, les échevins vendent pour 20 600 livres environ 300 arpents de prés, marais et communaux, comprenant notamment le marais Saint-Lazare (87 arpents) et le marais Ribaut (40 arpents).
La transaction passe par Pasquier Perducat, prête-nom d’une compagnie réunissant les jésuites, le chapitre du château et une vingtaine de notables. La municipalité conserve néanmoins des droits seigneuriaux, dont le cens et les droits de retenue et de mutation. L’article relie cette opération à la contrainte fiscale et aux intérêts des acquéreurs (p. 36).
Les nouveaux possesseurs entreprennent un drainage conçu selon un plan : de part et d’autre d’un canal principal, des fossés parallèles délimitent et assèchent des parcelles dont le sol doit être rehaussé ; chemins et pont assurent les communications. L’aménagement permet de louer des jardins à des « maretiers », nom local des maraîchers. Le projet n’est pas seulement agricole : il correspond à une transformation organisée de l’espace fondée sur une redistribution de la propriété et sur une recherche de rendement. Il suscite cependant des oppositions, car les habitants perdent des droits d’usage.
La ville cherche à récupérer les terrains aliénés jusqu’en 1663, sans obtenir gain de cause devant les juridictions royales (p. 36-37).
Les archives de procédures de la seconde moitié du XVIIe siècle montrent des jardins, des prés et des parcelles consacrées notamment au chanvre, aux pois et aux fèves. La transformation n’efface pourtant pas tous les usages collectifs. Les prairies de la Chappe restent en partie des pâturages inondables où paissent les animaux des habitants du quartier d’Auron et ceux des marchands venant aux foires ou transportant du blé. En 1764-1765, la contestation de plantations d’aubiers à proximité du communal révèle des tentatives perçues comme des empiétements. La ville doit encore défendre certains espaces face à l’extension des intérêts privés (p. 37).
Un plan dressé en 1763 témoigne de la persistance de l’organisation issue du milieu du XVIIe siècle : de longues bandes cultivées, étroites, bordées de fossés et parfois reliées entre elles. Le sol humide rend difficiles les transports terrestres et impose l’usage de petites embarcations. La transformation du paysage est donc réelle mais partielle ; elle n’a pas fait disparaître tous les caractères hydrologiques des anciens marais (p. 37).
La Révolution accroît les tensions foncières et hydrauliques.
Les ventes de biens du clergé à partir de 1791 puis de communaux à partir de 1793 multiplient les propriétaires et les conflits d’usage. L’auteur relève qu’une soixantaine de moulins, des lavoirs et des pêcheries gênent l’écoulement ; le relèvement des biefs par certains nouveaux propriétaires de moulins accentue les risques d’inondation.
Les médecins du début du XIXe siècle, tels Lebas et Rhodier, continuent pourtant de décrire les marais de Bourges comme producteurs d’émanations nuisibles sans prendre pleinement en compte l’effort séculaire d’organisation des écoulements et de la production. Le cas berruyer fait ainsi apparaître un écart persistant entre pratiques économiques, sociales et foncières, d’une part, et discours médicaux, d’autre part (p. 37-38).
Conclusion : trois hypothèses sur le rapport des villes aux marais
L’article ne se termine pas sur un programme d’assèchement uniforme. Fournier avertit que les exemples étudiés ne fournissent pas un modèle général applicable à toutes les villes. Les zones humides se comprennent au regard de leur site, de leurs aménagements antérieurs et des rapports sociaux qui s’y sont constitués. Leur transformation contribue à définir l’identité urbaine : Bourges et Amiens illustrent la persistance de cette empreinte.
Sa première hypothèse porte sur la continuité du discours médical. La représentation du marais malsain est ancienne ; la nouveauté de la fin du XVIIIe siècle tient surtout à sa diffusion et à son appropriation par certaines autorités. Elle ne correspond pas nécessairement à un changement profond des idées, ni à une intervention décisive des médecins dans les travaux. L’auteur souligne les limites de son échantillon de villes, principalement de taille moyenne, et invite à prendre davantage en considération les grandes cités (p. 39).
La deuxième hypothèse porte sur les pratiques. Les utilisations agricoles et collectives des marais proches des villes se prolongent largement d’un siècle à l’autre. Les compagnies de dessèchement préfèrent souvent investir dans les zones rurales lorsque les bénéfices semblent plus rapides et les oppositions moins fortes ; les milieux périurbains demeurent organisés par des droits multiples et des usages difficiles à déplacer. Les initiatives arlésiennes constituent une situation spécifique et non la règle générale (p. 39).
Enfin, la troisième hypothèse concerne les conceptions de l’environnement. Les habitants, les autorités et les ingénieurs se préoccupent d’inondations, d’écoulements, de partage de l’eau et de stabilité des aménagements. La ville demeure pensée davantage comme un espace à organiser que comme un milieu au sens d’une science environnementale constituée.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les mesures prises le sont surtout par des architectes et des ingénieurs, tandis que les populations continuent de reconnaître dans les zones humides des ressources et des usages.
Les autorités doivent veiller au respect des droits acquis et des équilibres hydrauliques établis empiriquement. L’auteur termine en notant qu’avant le XIXe siècle, la santé publique associée aux marais reste principalement, dans ce domaine, une préoccupation des médecins, dont le pouvoir d’intervention est encore limité .
Les idées fortes
- Les zones humides sont une composante de l’espace urbain, pas seulement son extérieur. Malgré leur situation souvent au-delà des fortifications, elles participent à l’approvisionnement, à la défense et à l’économie des villes. Fournier insiste sur cette place peu visible dans les représentations administratives et dans les études historiques (p. 23-25, 30-34).
- La condamnation médicale du marais précède le XVIIIe siècle. Les conceptions qui associent eaux stagnantes, air humide et maladies existent depuis longtemps. Les travaux de Caufapé, de Lind, de Sauvages et de Baumes montrent plusieurs formulations historiques de cette conception (p. 26-28).
- La fin du XVIIIe siècle change surtout l’échelle de diffusion du discours sanitaire. Avec les enquêtes de la Société royale de médecine et les projets de dessèchement présentés en 1790, la santé publique devient une justification nationale de l’aménagement, sans rupture nette avec les théories antérieures (p. 28-29, 39).
- Les sites humides offrent des avantages autant que des contraintes. Les sols inondables rendent certaines constructions difficiles, mais ils facilitent l’accès à l’eau, peuvent servir de protection militaire ou héberger des productions indispensables. Les comparaisons entre Caen, Lille, Strasbourg, Rouen, Bordeaux et Bourges montrent cette diversité (p. 29-33).
- La maîtrise et la circulation de l’eau prennent une place croissante dans la pratique des ingénieurs. Les aménagements de Vauban à Lille et les travaux de Gravelines en 1737 sont présentés comme des tentatives d’utiliser l’eau plutôt que de subir sa stagnation (p. 31-32).
- Les communaux humides sont des objets de conflits fonciers et financiers. À Riom, le vocabulaire même employé pour décrire les marais évolue selon les positions politiques, notamment lorsque la dette municipale rend leur aliénation envisageable. À Bourges, l’opération de 1640 transfère des usages collectifs à des propriétaires organisés en compagnie (p. 33-34, 36-37).
- La transformation en jardins maraîchers procède souvent d’aménagements longs et organisés. À Bourges, la vente d’environ 300 arpents en 1640 et le creusement de canaux et fossés créent des parcelles cultivées, mais les activités pastorales et les usages collectifs subsistent dans d’autres secteurs (p. 35-38).
- Le décalage entre discours médical et pratiques locales persiste. L’article oppose la permanence des critiques médicales aux efforts effectifs pour gérer les usages de l’eau, les productions et les droits. Il en tire trois hypothèses prudentes plutôt qu’une loi générale sur tous les marais périurbains (p. 38-40).
Les principaux chiffres
Les données ci-dessous sont des repères distincts tirés des exemples traités ; elles ne constituent pas une série statistique nationale.
| Donnée | Valeur | Territoire et contexte | Page imprimée |
|---|---|---|---|
| Période principale de l’étude | XVIIe-XVIIIe siècles | Villes françaises et marais périurbains | 23-40 |
| Date du rapport de la Société royale de médecine cité | 1790 | Projet de dessèchement de marais en France | 29 |
| Travaux de la citadelle de Lille | 1667-1670 | Marécages de la Deûle, défense de la ville | 31 |
| Achèvement de la citadelle de Strasbourg | 1687 | Entre la ville et le Rhin | 31 |
| Travaux hydrauliques cités à Gravelines | 1737 | Aménagement du cours de l’Aa et des écoulements | 32 |
| Délibération sur les « terrains mouillés » | 1767 | Communaux de Riom, élevage et assèchement | 33 |
| Autorisation d’aliénation de communaux | 1638 | Bourges, sous pression financière monarchique | 36 |
| Vente de marais et communaux | 18 avril 1640 | Bourges, opération des échevins | 36 |
| Superficie aliénée | Environ 300 arpents | Prairies, marais et communaux à Bourges ; unité historique conservée | 36 |
| Produit de la vente | 20 600 livres | Bourges, vente de 1640 ; monnaie historique | 36 |
| Marais Saint-Lazare | 87 arpents | L’un des espaces inclus dans la vente à Bourges | 36 |
| Marais Ribaut | 40 arpents | L’un des espaces inclus dans la vente à Bourges | 36 |
| Notables associés à la compagnie | Une vingtaine | Bourges, acquisition par prête-nom, avec deux institutions religieuses | 36 |
| Tentatives de récupération par la ville | Jusqu’en 1663 | Bourges, contestation de l’aliénation | 36-37 |
| Plan des marais de Bourges | 1763 | Parcelles et fossés du secteur maraîcher | 37 |
| Contestations des prairies communales | 1764-1765 | Bourges, secteur des prairies de la Chappe | 37 |
| Début des ventes de biens du clergé citées | 1791 | Bourges, période révolutionnaire | 37 |
| Début des ventes de communaux citées | 1793 | Bourges, période révolutionnaire | 37 |
| Nombre d’installations de meunerie cité | Une soixantaine de moulins | Bourges, conflits d’écoulement à la Révolution | 37-38 |
Conclusion de l’auteur
Fournier conclut qu'il faut étudier les marais périurbains à l’échelle des territoires et des usages, sans postuler une évolution linéaire conduisant de l’insalubrité à l’assèchement. Son enquête propose trois hypothèses : d’abord, une forte continuité des discours médicaux, leur diffusion au XVIIIe siècle étant plus nouvelle que leur contenu ; ensuite, le maintien et la lente modification des usages agricoles et collectifs, qui peuvent freiner les grands dessèchements à proximité des villes ; enfin, le rôle prépondérant des habitants, des autorités municipales et des ingénieurs dans la gestion concrète des droits et des écoulements. Il précise que ces propositions demandent à être confrontées à d’autres villes, en particulier à de grandes villes. Le diagnostic médical sur la nocivité supposée de l’air des marais ne suffit pas, selon lui, à expliquer les transformations effectivement observées. Les équilibres hydrauliques et sociaux hérités des siècles précédents continuent d’organiser les relations entre les citadins et leurs milieux humides (p. 38-40).
Référence bibliographique
Fournier, Patrick, « La ville au milieu des marais aux XVIIe et XVIIIe siècles. Discours théoriques et pratiques de l’espace », Histoire urbaine, n° 18, avril 2007, p. 23-40. DOI : 10.3917/rhu.018.0023 ↗ Nouvel onglet.
Article repéré dans le numéro 18 de la revue Histoire urbaine ; notice de l’article : Cairn.info ↗ Nouvel onglet. Les informations d'auteur, de titre, de numéro et de pagination concordent avec le PDF fourni et les références bibliographiques consultées.
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Repères du document
| Repère | Informations |
|---|---|
| Auteurs | Patrick Fournier |
| Type | ScholarlyArticle |
| Langue du document | fr |
| DOI | 10.3917/rhu.018.0023 |
| Catégorie | Histoire des Marais |
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