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Au nord du Médoc, entre Lesparre, Saint-Vivien, Vendays, Soulac et l'estuaire de la Gironde, le paysage actuel conserve la trace d'une longue transformation. L'eau ne s'est pas retirée d'elle-même : des digues l'ont contenue, des chenaux l'ont conduite vers le fleuve, des écluses ont utilisé le rythme des marées, et des générations de propriétaires ont payé — ou refusé de payer — l'entretien des ouvrages. Dans cet article publié en 1957, Paul Massé retrace cette histoire à partir d'actes notariés, de contrats seigneuriaux, de procès, de délibérations de syndicats et, surtout, de documents tirés des archives de la maison de Gramont. Le résultat est une histoire à la fois technique et humaine : celle des entrepreneurs hollandais, des grands seigneurs, des parlementaires de Bordeaux, des cultivateurs et des communautés qui se disputèrent les terres asséchées, les pâturages et les alluvions nouvellement gagnées sur la Gironde.
L'auteur suit les premières entreprises lancées autour de 1600, l'achèvement progressif de plusieurs polders au XVIIe siècle, les initiatives plus localisées des XVIIIe et XIXe siècles et les catastrophes qui ont plusieurs fois menacé les terres conquises. Sa documentation permet d'entrer dans le détail des marchés financiers, des systèmes hydrauliques, de la circulation des terres entre les familles et des conflits concernant les droits d'usage. L'article comprend quatre figures historiques ou cartographiques, dont un tableau des entreprises, un schéma de la progression des terres et une carte des mattes d'après Belleyme.
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Sommaire
Résumé complet
Le Bas-Médoc avant les grandes digues : un territoire entre terre et eau
Paul Massé ouvre son étude par une description très sombre du Bas-Médoc de la fin du XVIe siècle. Les paroisses y sont souvent isolées pendant l'hiver, séparées par de vastes étendues humides dont émergent quelques terres plus élevées. L'auteur évoque les fièvres, la pauvreté et l'insuffisance des communications terrestres. Il emprunte à Pline le Jeune une formule qui résume ce paysage ambigu : « on ne peut ni naviguer comme sur la mer, ni marcher comme sur la terre » (p. 25). Cette peinture relève aussi de la manière dont Massé, en 1957, regarde une opération qu'il tient pour fondatrice : il présente le dessèchement comme une transformation matérielle, sanitaire et économique décisive. Le tableau initial est donc à lire comme son point de départ, non comme la preuve que les marais étaient privés d'habitants ou d'usages avant les travaux.
L'étude montre d'ailleurs, dans ses développements ultérieurs, combien ces espaces étaient déjà insérés dans la vie locale. On y faisait paître le bétail, on y coupait du jonc et du bois de chauffage, on y exploitait des prés salés et des salines, et des communautés entières tenaient à leurs droits sur les vacants et les padouens. Les terres hautes et les anciens îlots étaient utilisés par la polyculture familiale et la vigne. Le grand chantier allait donc intervenir dans un espace complexe, à la fois humide, habité, exploité et juridiquement partagé.
Pour expliquer l'arrivée des techniciens hollandais, Massé rappelle les relations politiques, religieuses et migratoires qui unissent la France aux Pays-Bas à la charnière des XVIe et XVIIe siècles. Les habitants des Pays-Bas, rompus à la construction des digues et au contrôle des eaux, disposent de compétences recherchées. L'édit d'Henri IV du 8 avril 1599 constitue le point de départ politique de cette histoire. Le roi confie à Humphrey Bradley, originaire du Brabant, la possibilité d'entreprendre, avec ses associés, le dessèchement des marais du royaume, qu'ils appartiennent au domaine royal, aux ecclésiastiques, à la noblesse ou à d'autres détenteurs. Il s'agit de rendre ces terrains propres aux prairies, aux labours et aux herbages (p. 26).
Ce projet est national par son ambition, mais il repose sur des accords locaux. Les seigneurs qui disposent des terrains négocient avec des compagnies spécialisées ; celles-ci apportent des capitaux, organisent les travaux et reçoivent, en échange, une partie substantielle des terres devenues exploitables. L'ancien détenteur se réserve généralement une fraction du terrain et une rente foncière. Massé va jusqu'à parler d'« introduction du capitalisme dans l'agriculture » (p. 26), expression qui souligne, dans son interprétation, le rôle désormais joué par les sociétés d'entrepreneurs, les avances financières, les associés et les parts foncières.
Le contrat oublié de 1600 : Matignon, Bradley et Conrad Gaussen
L'une des principales contributions documentaires de l'article tient à la découverte, dans les archives de Gramont, d'un contrat du 17 septembre 1600. Les récits précédents faisaient volontiers commencer l'entreprise avec le duc d'Épernon et ses accords ultérieurs. Massé montre qu'une tentative antérieure avait été engagée par Charles de Matignon, alors seigneur de Lesparre. Jean Amelin, avocat au parlement de Bordeaux, et Conrad Gaussen, marchand flamand agissant pour Humphrey Bradley, lui proposent de prendre en charge les terres, palus, marais et vacants de la seigneurie pour les rendre exploitables (p. 29).
Le contrat expose avec une grande clarté l'échange proposé. Les entrepreneurs reçoivent les terres à fief nouveau, doivent les mettre en état à leurs frais dans un délai de quatre ans et laisser au seigneur la douzième partie de ce qui aura été desséché, répartie en quatre endroits. Le reste leur revient, sous réserve d'une rente de deux sols par arpent ou journal. Des clauses règlent la première revente des terres, l'établissement des écluses et l'entretien futur des ouvrages. Les futurs acquéreurs pourront être tenus de contribuer aux dépenses proportionnellement aux surfaces qu'ils posséderont ; le seigneur devra lui-même participer pour sa douzième part (p. 29-30).
Cet acte n'aboutit pas. Massé suggère plusieurs causes : les difficultés déjà rencontrées par Bradley et Gaussen dans les marais de Bordeaux, l'importance des capitaux engagés et le changement de propriétaire de la seigneurie, vendue à Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Épernon, au cours de l'année 1600. L'historien ne dispose pas d'une preuve unique qui expliquerait l'échec ; il reconstitue les circonstances et constate l'absence de commencement d'exécution. Bradley meurt en 1625. Le dossier reste pourtant décisif : les grandes entreprises du Bas-Médoc ont été envisagées dès l'aube du XVIIe siècle, selon un mécanisme combinant concessions seigneuriales, financement étranger et partage des fruits de l'assainissement.
Quatre équipes d'entrepreneurs pour faire aboutir les marais de Lesparre
L'histoire reprend en 1627, lorsque le duc d'Épernon négocie avec Jean Alsen une concession portant, selon le texte étudié par Massé, sur 16 320 journaux de palus. Un nouvel échec conduit à la signature d'un contrat du 3 mars 1633 avec Tisman Gorris et ses associés. L'acte prévoit environ 16 000 journaux, auxquels s'ajoutent 320 journaux destinés aux digues et fossés ; le seigneur conserve encore 200 journaux pour lui-même. Le travail doit rendre les marais cultivables en cinq ans, avec des redevances précisément fixées, notamment une rente seigneuriale de douze sols six deniers par journal, soit un ensemble annoncé à 10 000 livres annuelles une fois les travaux achevés (p. 30-31). Les unités et les superficies appartiennent à l'acte ; elles ne doivent pas être transformées arbitrairement en hectares modernes.
Le contrat ne se limite pas à la terre. Il autorise les entrepreneurs à établir des moulins, organise le pouvoir de police nécessaire au chantier et réserve au seigneur certains droits de chasse et de pêche. Les entreprises ont besoin de pouvoir faire travailler des hommes, surveiller des ouvrages coûteux et garantir leurs revenus. Gorris et ses associés réalisent les principaux ouvrages du « Polder de Hollande », mais abandonnent leur entreprise en 1639. Van den Huvel et Kerken prennent alors le relais et achèvent cette première section avant de renoncer, à leur tour, aux autres marais vers 1642 (p. 31-32).
La signature de nouveaux accords autour de 1642, puis leur ratification en 1645, fait entrer d'autres entrepreneurs dans le dossier, notamment Jacob Alsen, Elbert-Théodore Raven et leurs associés. Massé suit les procurations, les changements de signataires et les reprises de contrats avec prudence : derrière une succession de noms parfois déformés par les notaires se retrouvent fréquemment les mêmes groupes financiers. Gaspard Pelt, marchand flamand devenu bourgeois de Bordeaux, intervient notamment comme interprète entre le duc et les associés (p. 32-33). Le dessèchement de Lesparre et de Saint-Vivien se développe finalement dans ce cadre.
L'extension vers Vendays fournit un exemple particulièrement instructif. Au moment de délimiter les travaux de Lesparre et de Saint-Vivien, Raven observe que les eaux hivernales venant des sables et de la jalle de Vendays risquent de submerger les ouvrages déjà prévus. Il faut donc aménager une nouvelle section de marais et de canaux pour protéger l'entreprise principale. L'accord du 24 janvier 1648, passé avec Pelt et Vandermer, organise cette nouvelle concession, les fossés d'évacuation, les chemins et les réparations. Il autorise aussi des installations industrielles ou artisanales, notamment des moulins et des fabrications d'huile, de farine ou de papier. Une clause prévoit que ceux dont les propriétés bénéficient de l'assèchement devront participer raisonnablement aux frais, à dire d'experts (p. 33-34). Le chantier déborde ainsi ses limites premières et impose une coopération aux terrains voisins.
Massé résume lui-même cette chronologie complexe à la page 35. Le contrat de 1600 n'a pas été exécuté ; la tentative de 1627 est abandonnée ; Gorris fait une partie du Polder de Hollande à partir de 1633 ; Van den Huvel et Kerken la terminent ; de nouveaux entrepreneurs prennent en charge Lesparre et Saint-Vivien après 1642 ; enfin, Vendays est intégré à l'ensemble en 1648. Les noms portés au bas des actes ne correspondent pas toujours, insiste l'auteur, aux véritables détenteurs du capital ; il met en avant, parmi les familles et associés durablement impliqués, Vandame, Vanbonnel, Pelt et Cat.
Ce que faisaient réellement les Hollandais : digues, écluses, chenaux et « costières »
La partie technique du texte est l'une de ses plus précieuses. Massé ne se contente pas de dire que les Hollandais ont « asséché » un territoire : il décrit un système de circulation des eaux qui suppose plusieurs ouvrages complémentaires. Une digue de terre battue, la préceinte, isole d'abord le secteur à mettre en valeur. Des fossés et un grand chenal interceptent les eaux venues de l'amont, tandis qu'un réseau intérieur recueille les eaux de pluie, les infiltrations et celles qui doivent quitter le marais. Des écluses basses et hautes exploitent les niveaux du fleuve : à marée montante, il faut barrer la remontée des eaux salées ; à marée descendante, il devient possible d'évacuer les eaux retenues (p. 35).
Massé rapporte une technique de nettoyage des chenaux particulièrement concrète. Des bacs métalliques, adaptés à la section du canal, sont remontés avec le flot. Lorsque la retenue amont est ouverte, l'eau les repousse vivement vers le fleuve et chasse une partie des dépôts. Des « baccaires » sont rémunérés par les syndicats pour manœuvrer ces installations (p. 35). Le drainage n'est donc pas un événement unique : c'est une technique dont le fonctionnement régulier réclame des salariés, des moyens et une surveillance continue.
Le cas de Lesparre est particulièrement délicat, puisque son marais est bas et fermé, avec des communications difficiles vers l'estuaire. Un mémoire du syndic Boué, datant de l'an IV, décrit les grands chenaux et la digue séparant les eaux extérieures des eaux intérieures. À l'écluse de la Verdotte, un canal de pierre permet même aux eaux du marais de passer sous les eaux d'un autre chenal pour rejoindre le réseau d'évacuation (p. 36). Dans un territoire presque plat, chaque différence de niveau compte. Massé relève que les Hollandais ont dû dresser un véritable plan d'étude des pentes et des rassemblements d'eau ; un document ancien parle d'une plaque de cuivre gravée représentant le pays de Médoc.
Mais l'innovation qu'il admire le plus est celle des costières, ces espaces conservés autour des marais pour recevoir, lors des fortes pluies, les eaux qui ne peuvent être évacuées assez vite. Les digues ne sont pas construites exactement au contact des hauteurs : elles laissent une lisière inondable, souvent pâturée, où le niveau des crues peut monter sans détruire l'ensemble. Cette disposition protège le système tout en procurant de l'herbe aux animaux. Massé cite le syndic Boué, qui insiste sur la fertilité de ces prés temporairement submergés (p. 36-37). Ainsi, tout n'est pas asséché : la maîtrise hydraulique suppose précisément de conserver des espaces capables de recevoir l'eau.
La suite du récit montre la vulnérabilité de cette ingénierie devant les intérêts privés. En gagnant des terrains sur les costières ou en refusant de payer un entretien dont ils ne retirent pas immédiatement l'avantage, certains propriétaires diminuent la capacité du système. Massé met notamment en cause des empiètements attribués à d'Augeard et au président de Voluzan (p. 37). La panne n'est pas seulement technique ; elle peut être la conséquence d'une désorganisation de la propriété et des règles de gestion.
À qui reviennent les terres et les profits ? Les Hollandais puis les notables bordelais
Les compagnies se répartissent les parcelles asséchées en fonction des fonds apportés et réservent parfois des surfaces aux prêteurs. Chaque participant devient intéressé au rendement de ses terres, tout en restant tenu à l'entretien des ouvrages et aux rentes seigneuriales. Massé cite un mémoire concernant Vandame, dont les récoltes dans les marais auraient atteint 40 000 livres entre 1666 et 1678 (p. 37). Cette somme est une donnée de source rapportée par un acteur du conflit : elle manifeste les enjeux économiques, sans constituer un bilan de toute l'entreprise.
La gestion s'organise autour de compagnies de propriétaires et de syndicats. Un syndic honoraire préside officiellement ; un syndic dit « onéraire », rémunéré, surveille les opérations et les contributions ; un garde-digues exerce une fonction de contrôle. Une assemblée vote les travaux et les impositions. Les difficultés apparaissent dès lors qu'un propriétaire souhaite faire payer à tous l'ouvrage qui lui profite, tandis qu'un autre refuse sa part au prétexte qu'il en bénéficie moins. Massé décrit des contributions parfois acquittées en nature, des contestations sans fin et l'incapacité à décider d'un programme cohérent (p. 37-38).
Le devenir des Hollandais installés dans le pays est tout aussi révélateur. Des actes de 1680 et 1686 montrent des familles et des associés demeurés dans le Médoc ou intégrés au monde marchand bordelais. On rencontre Gaspard Pelt, Joachim Cat, des Vanbonnel et des Vandame, ainsi que des banquiers, courtiers et bourgeois installés à Bordeaux. Les réseaux ne restent pas fermés : les héritages, les alliances et les cessions font progressivement entrer dans ces sociétés de nouveaux détenteurs de capitaux et des membres de la magistrature (p. 38-39).
Un épisode met clairement en scène cette évolution. En 1681, une transaction confirme au conseiller du parlement de Bordeaux Du Val, marquis de Tercis, la possession de 260 journaux issus de différentes ventes ou créances dans le marais. Ces terrains passent ensuite, par héritage, à la famille de Verthamon (p. 39). Dans les registres fonciers de Saint-Vivien, Massé distingue les descendants des Hollandais et suit les mutations entre 1736, 1750 et 1760. La dernière décennie marque une profonde redistribution : la plupart des grands propriétaires d'origine hollandaise disparaissent des colonnes, tandis qu'entrent des familles de négociants, de propriétaires aisés et de conseillers du roi, notamment Filhot et Chavaille (p. 39-40).
Cette évolution est centrale. Les entreprises avaient créé des terres commercialisables grâce à des travaux coûteux ; leurs titres et leurs revenus étaient ensuite devenus des biens susceptibles d'être achetés, transmis, regroupés. Massé ne présente pas tous les nouveaux propriétaires comme des Bordelais, puisqu'il mentionne aussi des marchands et des cultivateurs du pays. Mais il décrit nettement l'entrée de la haute propriété, des bourgeois et des parlementaires dans la répartition des marais. Il attribue en partie aux conflits entre ces intérêts nouvellement présents la dégradation de la gestion collective au XVIIIe siècle (p. 38).
Un journal de terre a un prix, mais aussi des charges. Massé mentionne un prix courant de l'ordre de 100 livres le journal pour certaines terres au XVIIIe siècle, des impositions d'un à trois livres par journal, et le coût de 12 000 livres pour un chenal de 2 400 brasses facturées cinq livres chacune en 1753 (p. 42). Les parcelles asséchées sont donc de véritables investissements fonciers dont les bénéfices doivent être confrontés aux rentes, aux risques de submersion et aux coûts d'entretien. L'entrée de nouveaux propriétaires dans ces terres ne supprime jamais leur dépendance à l'égard de l'eau.
Vanaker à Bégadan : un ingénieur hollandais privé d'une grande partie de son œuvre
L'un des épisodes les plus dramatiques du texte est consacré à Jean-Josse Vanaker, Hollandais engagé dans l'assèchement des marais de Castillon et de Bégadan. Massé rassemble des contrats et des pièces de procès qui, à ses yeux, montrent combien la complexité des seigneuries et le pouvoir d'hommes influents pouvaient se retourner contre un entrepreneur. Le 19 septembre 1697, Jean-Marc de Caupos, vicomte de Castillon et de Biscarrosse, baron de Lacanau et conseiller au parlement de Bordeaux, confie à Vanaker l'assèchement des marais dépendant de Castillon. Le contrat prévoit un partage par moitié des terres mises en valeur, l'entrepreneur pouvant exploiter pendant cinq ans la moitié revenant au seigneur (p. 43).
Le travail est pratiquement terminé vers 1700. Pourtant, le partage accordé à Vanaker en septembre 1705 ne porte que sur 248 journaux, soit 124 pour lui. La difficulté vient de ce que le marais forme un ensemble hydraulique, mais se trouve juridiquement réparti entre plusieurs seigneuries. L'assèchement de Castillon améliore nécessairement les terrains voisins relevant de Bégadan. D'après les pièces réunies par Massé, plusieurs personnages s'entendent pour bénéficier de ces améliorations : de Caupos, Romatet, conseiller du roi à Pau, et Basterot, secrétaire du roi et bailli de Lesparre. Vanaker reçoit notamment, en 1698, une interdiction de poursuivre ses travaux dans la portion de Lesparre, sommation que le duc de Gramont désavouera ensuite (p. 43-44).
Le 7 octobre 1702, deux associés fixent entre eux une limite que Massé juge vague et défavorable à Vanaker, sans que celui-ci bénéficie pleinement du résultat des travaux entrepris. De nouvelles ventes de parts suivent entre 1704 et 1705. L'entrepreneur n'obtient pas le partage espéré. Massé rapporte qu'il finit ruiné, qu'il est frappé d'interdiction en mars 1708 après avoir perdu ses facultés, et qu'il meurt en juillet 1709. Sa femme et son fils engagent ensuite un procès en 1712 (p. 43-45). L'auteur emploie un vocabulaire sévère pour qualifier ces manœuvres ; il restitue le point de vue d'une histoire judiciaire dont les éléments proviennent notamment d'un mémoire imprimé de 1722.
Le dossier contient un détail saisissant : les 124 journaux finalement attribués à Vanaker subsistent dans la géographie des lieux sous une forme difficile à reconnaître. Massé rapproche le toponyme cadastral « Manacaire » d'un plan du début du XIXe siècle portant « Vanacaire », trace altérée du nom de l'entrepreneur (p. 45). L'anecdote résume une des qualités de son travail : l'histoire des contrats se retrouve dans les noms du paysage.
L'Isle-en-Médoc et Verteuil : abbayes, seigneurs et créanciers bordelais
Les marais dépendant de l'abbaye de l'Isle donnent lieu à une autre succession de conflits. Au début du XVIIe siècle, le seigneur de Lesparre veut faire entourer de fossés plusieurs centaines de journaux proches de l'abbaye, dont les religieux contestent les droits. Des accords de 1638 et 1643 reconnaissent certaines possessions du duc d'Épernon. En avril 1651, l'abbé Didier Benoist confie à Isaac Planté, praticien de Bordeaux, le soin d'assécher des terrains de l'abbaye, avec réserve d'une partie des fonds, d'un sixième des terres asséchées et d'une rente annuelle (p. 45). L'opération n'aboutit pas immédiatement, et Jean Reveillaud obtient ensuite des droits et entreprend les travaux avec l'aide de financiers intéressés.
Les cessions et successions qui suivent sont particulièrement représentatives de la circulation des biens. En 1659, Reveillaud cède ses droits à la veuve de Constantin. Ses héritières présumées engagent une procédure ; celle-ci prend fin par un règlement de 12 300 livres. Le domaine passe ensuite à Verthamon, qui en demeure détenteur jusqu'à la Révolution, puis en retrouve une importante partie par ses achats de biens nationaux (p. 46). La conquête hydraulique s'accompagne donc d'un autre mouvement, plus discret : la constitution et la reconstitution de patrimoines fonciers par accords, créances, procès et héritages.
À Verteuil, Massé retrace la rivalité ancienne entre le seigneur de Lesparre et les chanoines de Saint-André de Bordeaux, détenteurs de droits sur une partie du marais. Une limite fixée dans une sentence de 1578 est encore invoquée pour une transaction du 6 mai 1757. Elle suit notamment la jalle et les moulins de Gohat, une ligne vers la Motte Blanche puis le pont de la Calupeyre (p. 46-47). Au XVIIIe siècle, la nécessité de financer les ouvrages conduit les propriétaires à se constituer en syndicat et à recourir à l'emprunt. En mars 1766, ils obtiennent de l'Hôpital des Incurables de Bordeaux un prêt de 30 000 livres à rente constituée, en engageant collectivement le marais, et particulièrement les fonds des propriétaires qui ne paieraient pas leur contribution (p. 47-48). L'histoire des marais ne se réduit plus aux rapports entre seigneurs et ingénieurs : elle mobilise aussi les ressources financières d'institutions urbaines.
Soulac, Talais et Grayan : des marais que l'on aménage et que l'on partage
À Soulac, Massé distingue deux ensembles. Vers le nord, le marais du Conseiller rassemble notamment des terrains de salines autour du Verdon et de ses environs. Plus au sud, le « Pré Doux » est associé aux pâturages et aux parcelles intérieures, entre Talais, Neyran et Lilhan. Les chenaux ont une double fonction : évacuer les eaux et servir de voies d'accès aux ports. En 1789, le chenal de Neyran, devenu presque impraticable, fait l'objet d'un accord exceptionnel : les propriétaires acceptent collectivement les deux tiers des travaux que son détenteur ne peut plus financer seul. Les marchandises doivent autrement faire un long détour par Saint-Vivien, sur de mauvais chemins, tandis que du sel reste invendu (p. 48-49). Un ouvrage hydraulique insuffisamment entretenu bloque donc aussi l'économie commerciale.
Le contrat conclu à Talais le 15 avril 1717 illustre, quant à lui, la manière dont des pâturages peuvent devenir des biens plus étroitement organisés. Le duc de Gramont concède à quatre preneurs, Jean Cabou, maître chirurgien établi à Bordeaux, et trois laboureurs de Talais, deux marais, l'un salé, l'autre doux. Les bénéficiaires peuvent les clore, les dessécher, les partager et les transformer en terres labourables, en prés, en vignes ou en marais salants. En échange, ils acceptent une rente annuelle de vingt livres, un droit d'entrée de mille livres et, si les terrains sont effectivement mis en production, une agrière du septième sur les produits énumérés (p. 50). L'accord préserve une possibilité d'adhésion pour d'autres habitants disposant d'un attelage de labour, mais sous réserve de contribuer financièrement. Cette ouverture ne correspond pas à un droit identique pour tous les habitants : le contrat distingue explicitement ceux qui peuvent supporter les charges de l'entreprise.
Le partage de ces terrains, réclamé à la Révolution, est réalisé en 1800 (p. 51). À Grayan, les obstacles sont plus importants. Le marais est longtemps prisonnier d'autres ouvrages situés entre lui et le fleuve : ceux qui sont déjà asséchés n'ont pas intérêt à recevoir les eaux d'un territoire supplémentaire. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la marquise de Verthamon sollicite l'autorisation de drainer un ensemble de près de mille arpents, mais l'incertitude du débouché demeure un problème majeur (p. 51). Les querelles se prolongent jusque sous le Consulat et l'Empire, notamment entre Grayan et Talais. Le long retard de l'entreprise tient autant à la difficulté de trouver un exutoire acceptable qu'à celle de faire contribuer ceux qui en profitent.
Le « Pré du Temple », également appelé Faignas, laisse voir une autre forme d'organisation. Un acte de 1752 témoigne de la mésentente entre copropriétaires au sujet des réparations et de la nécessité de désigner un syndic. Encore au XIXe siècle, le produit des prés est réparti en quatorze lots tirés au sort au moment de la fauche, tandis que la propriété foncière demeure regroupée sous un article fiscal unique. Une délibération de 1826 demande précisément que la contribution soit désormais établie pour chacun des ayants droit (p. 52). Les droits collectifs ne disparaissent donc ni d'un coup ni au même rythme partout : ils peuvent subsister dans les modalités de récolte longtemps après les grands changements politiques.
Les syndicats des marais : l'entretien impossible et la recherche d'une autorité commune
La question revient continuellement dans l'étude de Massé : un dessèchement initial peut réussir, mais il ne se maintient qu'à condition que des propriétaires aux intérêts divergents paient ensemble des ouvrages dont aucun ne peut se passer. En 1733, le duc de Gramont obtient un arrêt du Conseil du roi pour tenter de résoudre les litiges concernant Lesparre, Saint-Vivien, le Polder de Hollande et Vendays. Les procédures judiciaires traînent depuis des années, et le seigneur craint la ruine des marais, donc celle de ses rentes. De nouvelles décisions en 1736, 1744, 1746 et 1750 témoignent de la difficulté à mettre fin aux contestations (p. 52-54).
Une délibération des propriétaires de Saint-Vivien du 25 février 1738 instaure une contribution annuelle de vingt sols par journal, payable en argent et non en blé, pour assurer les gages des baccaires et les autres dépenses communes. Les signataires s'engagent à l'appliquer sous peine d'une lourde amende au profit de l'hôpital Saint-Louis des Enfants trouvés de Bordeaux (p. 54). La précision de ces mesures témoigne du problème permanent posé par les retards de paiement, les contributions en nature et les travaux décidés sans accord collectif.
Après la Révolution, les pouvoirs publics cherchent à donner à cette organisation un cadre plus stable. Un arrêté préfectoral du 5 prairial an XII place les marais du département sous la surveillance du préfet pour les travaux destinés à l'assainissement, à l'écoulement et à l'entretien. Il prescrit la réunion des propriétaires, l'élection de syndics et la préparation de projets lorsqu'aucun drainage suffisant n'existe. Massé attribue un rôle décisif à la loi du 16 septembre 1807, sur laquelle reposera la constitution de nombreux syndicats de marais en Gironde (p. 55). Celui de Lesparre est constitué en 1813 ; celui de Talais-Grayan en 1824.
Les conflits locaux ne disparaissent pas avec ces textes. Le Polder de Hollande et Lesparre s'opposent au sujet de l'écoulement des eaux ; des rapports d'ingénieurs sont nécessaires et, en 1841, un jeune Alphand intervient dans l'affaire. Des regroupements administratifs sont encore tentés dans les années 1860, sans apaiser toutes les tensions (p. 56). L'autorité publique apparaît ainsi moins comme le créateur unique des marais que comme un acteur sans cesse sollicité pour organiser l'entretien de patrimoines devenus interdépendants.
Les chenaux demeurent aussi des voies de circulation. En 1824, les propriétaires du Polder et de Lesparre demandent l'aménagement d'un réseau navigable, avec péage. Les tarifs portent sur les bois de tonneaux, les pierres, les tuiles, le vin, les grains et d'autres produits. Massé relève notamment le tarif de deux francs pour un tonneau de quatre barriques de vin et de quinze centimes par hectolitre de grain, entre le port de Goulée et les secteurs de Lesparre ou de Vendays (p. 57). Dans ce pays où les chemins terrestres restent difficiles, les canaux qui évacuent l'eau servent encore au transport des marchandises.
Des marais aux mattes : gagner de nouvelles terres sur la Gironde
Massé distingue nettement les anciens marais intérieurs des mattes qui se constituent peu à peu sur les rives de l'estuaire. Les premiers sont des dépressions engorgées, alimentées notamment par les eaux douces venues de l'arrière-pays ; les secondes sont des dépôts argileux et des terrains alluviaux développés au contact du fleuve. Entre Valeyrac et Le Verdon, les mattes forment une longue bande de plus de vingt kilomètres. Certaines marges servent anciennement au sel et au pacage, mais leur appropriation et leur protection connaissent surtout un grand développement au XVIIIe siècle (p. 57-58).
L'auteur évalue à 3 600 hectares les surfaces ainsi récupérées au cours du XVIIIe siècle (p. 58). Les nouveaux chenaux, creusés jusqu'au niveau de basse mer pour assécher les marais, favorisent aussi l'égouttage des terres argileuses de l'estuaire. Il reste alors à établir une défense contre les hautes eaux de la Gironde, constituée de digues édifiées, dans un premier temps, au droit des parcelles de chaque propriétaire. Les actes de 1717 à Talais, de 1738 pour les accroissements du pré de Soulac et de 1772 autour du Mouva jalonnent, selon Massé, la formation de ces terres nouvelles (p. 58-60).
Le succès reste fragile. Une digue construite par des propriétaires isolés ne forme pas forcément une défense homogène. Les raccords sont faibles, les hauteurs inégales, les frais discutés. Des inondations graves surviennent en 1810 et en 1820. Le 26 février 1838, une tempête emporte une partie du dispositif et laisse entrer les eaux salées dans les terres cultivées. L'ingénieur Deschamps reproche aux ouvrages un manque de hauteur, des profils trop raides et surtout l'absence d'un plan d'ensemble. Il compare certains talus médocains presque verticaux aux profils plus inclinés employés en Hollande (p. 60-61). Dans le secteur de Talais à Saint-Vivien, mille mètres de digues sont détruits.
La catastrophe accélère une réorganisation. L'ordonnance royale du 16 décembre 1838 crée le Syndicat des Mattes du Bas-Médoc, chargé de coordonner la défense de la rive gauche de la Gironde entre Le Verdon et le port de Goulée. Le plan général est approuvé en janvier 1840 ; huit sections sont établies, avec des contributions à l'hectare variables selon les charges locales (p. 61-62). L'histoire des mattes devient celle d'une défense collective et coûteuse, révisée sans cesse selon les dégâts.
Les tempêtes et submersions ne cessent pas pour autant. Massé cite les événements de 1875, 1883, 1917, 1934 et 1936 ; en 1937, une nouvelle inondation anéantit les cultures de 950 hectares. Il décrit les digues en terre, les parties maçonnées, les épis et les brise-lames mis en place pour protéger les sections les plus menacées (p. 62). Il rappelle également les destructions de la Seconde Guerre mondiale, avec les ouvrages militaires, les mines, les inondations provoquées et les bombardements autour du Verdon. Le récit demeure donc ouvert : chaque génération hérite des terres conquises et des frais nécessaires pour les conserver.
Goulée : un petit village défend ses terres contre les concessions seigneuriales
C'est dans l'histoire de Goulée que la question des usages collectifs apparaît avec le plus de force. Un acte du 9 septembre 1597 accorde aux habitants, dans la seigneurie de Loyrac, le droit d'herbage, de pacage, de prélèvement du soutrage et de bois de chauffage sur des padouens, landes et vacants, contre des redevances traditionnelles. Lorsque le duc d'Épernon devient seigneur de Loyrac et organise les travaux, ces droits se trouvent contrariés par de nouvelles concessions aux dessécheurs hollandais (p. 63).
Le 8 août 1644, le seigneur concède à Van den Huvel une grande pièce de matte, sous réserve de laisser aux habitants de Goulée 150 journaux, mais avec une rente supplémentaire à payer. Ceux-ci protestent contre ce cantonnement, estimant que leurs anciens droits sont réduits. Ils résistent à la rente, engagent ou subissent des procédures, puis obtiennent en 1650 une augmentation. Massé indique d'abord 150 journaux, puis 50 journaux supplémentaires, tout en donnant un total de 208 journaux : cette discordance arithmétique figure dans son texte et n'est pas corrigée ici faute de disposer des actes eux-mêmes. La querelle se prolonge et un arrêt de 1693 les condamne finalement au paiement (p. 63-64).
En 1750, lorsque Pouard rachète certains droits, il cherche à s'approprier les terrains qui se sont accrus au-delà des 208 journaux primitifs. Les habitants répondent que cette extension provient de leur propre travail : des digues et fossés ont favorisé l'accumulation des alluvions. Ils utilisent aussi les relations seigneuriales pour négocier. La transaction du 9 août 1755 met fin au conflit en définissant un partage et en imposant au nouveau concessionnaire des travaux de digue, de chenaux et d'écluse ; elle prévoit des règles d'entretien et le fonctionnement d'un syndicat. Massé souligne l'habileté avec laquelle les habitants ont obtenu la reconnaissance de leur position (p. 64).
Les terres de Goulée restent longtemps en jouissance commune. Un règlement de 1805 encadre par exemple la récolte du jonc : celui qui ne possède pas de bétail doit payer une taxe s'il fait faucher dans les communaux, et la coupe est limitée à deux jours de travail selon une date annoncée par le syndic. Le même texte fixe les catégories d'animaux pouvant pâturer et les suppléments à acquitter en cas de dépassement (p. 64-65). Ce sont des règles de gestion élaborées, non une utilisation sans contrôle. Lorsque le partage individuel est proposé en 1833, Massé rapporte une opposition très vive des intéressés. Le caractère collectif de certaines pratiques a donc survécu longtemps à la constitution des mattes et aux changements de régime politique.
Valeyrac : quand les pauvres réclament le partage des communaux
À Valeyrac, un accord du 30 janvier 1623 reconnaît aux habitants un usage de la matte, entre la Gironde et les terres des paroissiens, contre des redevances dont deux moutons de deux ans comme droit d'entrée. Pourtant, au XVIIIe siècle, la jouissance collective n'est pas nécessairement égale pour tous. Les habitants qui disposent d'un cheptel important profitent davantage des pâturages ; ceux qui n'ont pas les moyens de nourrir des bêtes ne retirent pas la même valeur d'un bien commun (p. 65-66).
En juillet 1751, des habitants demandent le partage de ces terrains, se plaignant de l'appropriation des avantages par certaines familles et du mauvais entretien des digues. Une décennie plus tard, ils dénoncent encore l'opposition de Basterot de Saint-Vincent, agent influent du seigneur et de l'intendance. Leur mémoire insiste sur la possibilité de transformer les quelque 2 000 journaux de la matte en terres plus productives, imagine un accroissement du cheptel et avance une production de 20 000 boisseaux de grains, répartie entre cent feux. Ces prévisions sont celles des demandeurs, destinées à convaincre l'administration ; Massé les présente comme un argument particulièrement habile, non comme une récolte observée (p. 66).
Le conflit est remarquable car les habitants qui souhaitent partager invoquent précisément l'intérêt des plus pauvres, incapables de profiter pleinement du pacage indivis. Ils demandent que l'intendant passe par le curé de Valeyrac plutôt que par Basterot, dont ils redoutent l'influence sur les paysans. Le 4 mai 1765, l'intendant écrit effectivement au curé et à d'autres correspondants pour organiser la consultation souhaitée (p. 68). À Goulée, la défense collective visait à éviter un partage ; à Valeyrac, certains habitants demandaient au contraire la division des terres comme moyen de réduire une inégalité dans leur utilisation. Massé montre ainsi des situations locales différentes, sans modèle unique des « communaux ».
Ce que montrent les cartes de l'article
Les illustrations accompagnent plusieurs étapes du raisonnement. La figure 1, page 41, représente l'ensemble des entreprises de dessèchement du Bas-Médoc au XVIIe siècle, les grands marais et les territoires dépendant de leurs ouvrages. La figure 2, page 53, présente le mouvement de conquête des terres au XVIIIe siècle, en distinguant le milieu ancien et les espaces transformés. La figure 3, page 59, reproduit un plan privé des mattes de Soulac et de Talais, qui fait apparaître les concessions, les accroissements et les lignes de défense anciennes et nouvelles. La figure 4, page 67, reprend la carte de Belleyme pour montrer l'organisation géométrique des mattes et des terres neuves du Bas-Médoc, en particulier autour de Jau-Dignac et de Goulée. Ces dessins ne sont pas de simples ornements : ils rendent visibles l'articulation entre les canaux, les anciens îlots, les digues et les parcelles gagnées sur l'estuaire.
Le paysage laissé par plusieurs siècles de travaux
Dans ses dernières lignes, Massé revient à l'idée qui ouvrait son article : le Bas-Médoc tel qu'il le connaît est le produit d'une histoire. Il observe la juxtaposition de deux économies rurales. D'un côté demeurent les anciennes terres insulaires, associées à la polyculture familiale et à la vigne ; de l'autre, les terres nouvelles, issues des dessèchements et de la conquête des mattes, ouvertes à des formes différentes d'élevage et de culture (p. 68). Sa conclusion ne se limite donc pas à célébrer une technique : elle décrit une transformation durable de l'organisation du territoire, dont les traces se lisent encore dans les paysages et les propriétés.
Les idées fortes
Les Hollandais n'ont pas seulement construit des ouvrages : ils ont apporté des capitaux et une organisation foncière
L'édit de 1599, le contrat de 1600 et les conventions du XVIIe siècle montrent que les desséchements reposaient sur une association entre compétences hydrauliques, pouvoir seigneurial et financement. Les entrepreneurs recevaient en contrepartie des droits sur des terres dont la valeur allait augmenter. La transformation du marais était donc aussi celle du régime de mise en marché des sols (p. 26, 29-35).
Une concession seigneuriale n'éteignait pas toutes les autres prétentions sur les terrains
Les affaires de Bégadan, de l'Isle, de Goulée et de Valeyrac opposent des titres et des usages de nature différente. Les seigneurs négocient des concessions, les entrepreneurs demandent des garanties, les habitants invoquent des droits collectifs, et les propriétaires de l'aval refusent parfois de recevoir les eaux de l'amont. Le tracé des limites devient inséparable de celui des canaux (p. 43-47, 63-68).
L'assèchement dépendait d'espaces maintenus inondables
Les costières représentent, dans l'explication de Massé, une protection fondamentale : leur submersion temporaire évite que des crues brutales rompent les ouvrages. Les transformer en parcelles gagnées sur l'eau peut compromettre le fonctionnement de l'ensemble. Le système repose ainsi sur une maîtrise sélective de l'humidité et non sur sa suppression absolue (p. 35-37).
Les entreprises néerlandaises ont favorisé l'émergence d'une propriété nouvelle, peu à peu reprise par d'autres familles
Les actes de 1680-1686, les transferts à Du Val et Verthamon et le tableau des mutations de Saint-Vivien documentent la transformation de parts d'entreprises en patrimoines fonciers transmissibles. L'arrivée de négociants, de cultivateurs aisés et de conseillers du roi dans les anciennes possessions hollandaises illustre le rôle des capitaux urbains et de la société possédante dans cette histoire (p. 38-42).
Les droits communaux pouvaient être défendus ou contestés par les habitants eux-mêmes
À Goulée, la communauté résiste à la réduction de ses droits sur une matte dont elle a contribué à augmenter la surface. À Valeyrac, d'autres habitants veulent partager une terre commune, estimant que les ménages sans bétail sont privés du bénéfice réel de l'indivision. Les deux histoires montrent que les conflits ne se résument pas à un affrontement uniforme entre propriété privée et usages communautaires (p. 63-68).
La valeur des terres conquises exigeait un entretien que les propriétaires ne parvenaient pas toujours à financer ensemble
Les querelles de syndicats, les contributions refusées, les chenaux obstrués et les catastrophes des mattes illustrent une difficulté permanente. La digue est collective par ses effets, même quand les terrains qu'elle protège sont détenus séparément. De nouveaux cadres administratifs et syndicaux deviennent progressivement indispensables (p. 37-38, 52-62).
Les principaux chiffres
| Chiffre | Situation décrite par Massé | Page imprimée |
|---|---|---|
| 8 avril 1599 | Édit d'Henri IV confiant à Bradley une vaste entreprise de dessèchement | 26 |
| 17 septembre 1600 | Contrat de Matignon avec Jean Amelin et Conrad Gaussen ; douzième des terres réservé au seigneur | 29-30 |
| 16 320 journaux | Surface évoquée pour l'entreprise de Lesparre dans l'acte de 1627 et les reprises ultérieures | 30-31 |
| 12 sols 6 deniers par journal | Rente seigneuriale stipulée au contrat de 1633, ensemble évalué à 10 000 livres annuelles après travaux | 31 |
| Environ 4 000 journaux | Importance du Polder de Hollande citée dans les actes | 28, 32 |
| 24 janvier 1648 | Contrat relatif au marais de Vendays | 33-34 |
| 124 journaux | Part des terrains obtenue par Vanaker au partage de 1705 | 43-45 |
| 30 000 livres | Emprunt négocié en 1766 auprès de l'Hôpital des Incurables pour les travaux de Verteuil | 48 |
| 260 journaux | Terrains reconnus au parlementaire Du Val lors de la transaction de 1681 | 39 |
| 12 000 livres | Coût annoncé en 1753 pour un chenal de 2 400 brasses à 5 livres la brasse | 42 |
| 3 600 hectares | Surface des mattes récupérées au XVIIIe siècle selon Massé | 58 |
| 1 000 mètres | Longueur des digues arrachées dans la section Talais-Saint-Vivien lors de la tempête du 26 février 1838 | 61 |
| 16 décembre 1838 | Ordonnance instituant le Syndicat des Mattes du Bas-Médoc | 61 |
| 950 hectares | Cultures dévastées lors d'une submersion en 1937 | 62 |
| 150 journaux, puis 50 annoncés en supplément ; total imprimé de 208 | Indications discordantes données par Massé pour la communauté de Goulée | 63-64 |
| Environ 2 000 journaux | Superficie annoncée pour la matte de Valeyrac dans le mémoire favorable au partage | 66 |
Les journaux, les arpents et les valeurs monétaires sont conservés dans les unités des actes cités. Les superficies données en hectares par l'auteur concernent d'autres ensembles et d'autres époques ; elles ne doivent pas être confondues avec les unités des concessions anciennes. Les montants transmis par un mémoire judiciaire, un acte notarié ou une requête peuvent être des revendications de leurs signataires et non des résultats agricoles effectivement mesurés.
Conclusion de l'auteur
Massé décrit le dessèchement des anciens marais et l'extension des mattes comme deux étapes étroitement liées d'une longue transformation régionale. Les travaux des Hollandais au XVIIe siècle rendent exploitables de vastes dépressions ; les chenaux et les endiguements permettent ensuite l'acquisition de nouvelles terres argileuses sur les marges de l'estuaire, principalement au XVIIIe siècle. Ce mouvement suppose un effort prolongé de propriétaires, de communautés et d'administrations, constamment menacé par les litiges et les tempêtes. L'auteur conclut que le Bas-Médoc de son temps associe encore deux paysages agricoles, les anciennes terres élevées et les « terres de conquête ». Après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, il laisse ouverte la question de l'orientation économique future de ces espaces (p. 68).
Référence bibliographique
Massé, Paul. « Le dessèchement des marais du Bas-Médoc ». Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, tome 6, n° 1, 1957, p. 25-68 (44 pages publiées). DOI : 10.3406/rhbg.1957.1791. Notice et édition de référence : https://www.persee.fr/doc/rhbg_0242-6838_1957_num_6_1_1791.
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Repères du document
| Repère | Informations |
|---|---|
| Auteurs | Paul Massé |
| Année | 1957 |
| Type | ScholarlyArticle |
| Langue du document | fr |
| DOI | 10.3406/rhbg.1957.1791 |
| Catégorie | Histoire des Marais |
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