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Landes de Gascogne : la mise en valeur comme colonisation intérieure — Julien Aldhuy (2007)
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Landes de Gascogne : la mise en valeur comme colonisation intérieure — Julien Aldhuy (2007)

LACANAUOCEAN.COM / VILLE CIBLE

Le document en 10 lignes

Publié en 2007 dans la revue Sud-Ouest européen, l'article du géographe Julien Aldhuy examine la transformation des Landes de Gascogne aux XVIIIe et XIXe siècles en déplaçant la question habituellement posée à propos du boisement. Il ne cherche pas d'abord à raconter la réussite technique du drainage et de la plantation de pins maritimes, mais à comprendre comment un territoire déjà occupé et exploité a pu être représenté comme un désert, comment cette représentation s'est accordée avec les projets de partage des terres communales et pourquoi l'État et les élites ont souhaité réorganiser cet espace. L'hypothèse du texte est que cette histoire peut se lire comme une forme de colonisation intérieure, c'est-à-dire comme une conquête économique, sociale et symbolique réalisée à l'intérieur même des frontières françaises.

L'auteur inscrit les transformations landaises dans l'histoire intellectuelle et politique de la construction de l'État-nation. Son matériau principal est un corpus de textes publiés entre le début du XVIIIe siècle et la fin du XIXe siècle : récits de voyages, mémoires administratifs, projets de mise en culture, écrits de propriétaires, observations savantes et œuvres littéraires. Il lit ces sources en tenant compte de la position sociale et des intérêts de leurs auteurs. Le texte est structuré autour de quatre moments : la disqualification des Landes par l'imaginaire géographique ; la question des terres communales ; l'idéologie nationale de l'aménagement ; enfin la discussion des sens possibles de la colonisation intérieure. La synthèse qui suit respecte cet ordre, distingue les discours historiques rapportés de la position analytique de Julien Aldhuy, et utilise la pagination imprimée de l'article, de 17 à 28.

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Sommaire

Résumé complet

Introduction : sortir du récit du drainage et du pin maritime (p. 17-19)

Julien Aldhuy commence par situer son travail dans le prolongement des recherches d'Eugen Weber sur l'intégration progressive des campagnes à l'espace national français. Dans cette perspective, l'unification du territoire ne résulte pas uniquement de la définition des frontières : elle implique aussi une transformation des rapports entre les centres de décision et les populations et espaces régionaux. Certaines régions ont été longtemps regardées depuis la capitale comme arriérées, étrangères aux normes de la civilisation dominante. Les Landes de Gascogne font partie de ces territoires dont l'altérité a suscité un nombre particulièrement élevé de récits, d'images et de jugements.

L'auteur relève deux insuffisances du récit habituel. La première consiste à limiter la transformation régionale à une histoire technique : l'assainissement des terrains par le drainage, puis l'extension des plantations de pins. Cette présentation sépare les interventions de leur contexte national et des représentations culturelles qui les rendaient désirables. La seconde insuffisance est de produire une histoire « désocialisée » : les protagonistes et leurs rapports de pouvoir s'effacent au profit de l'ingénieur et du résultat paysager. Les noms de Nicolas Brémontier et de Jules Chambrelent ont ainsi occupé presque toute la mémoire du boisement, alors que voyageurs, administrateurs, médecins, propriétaires, hommes politiques, érudits et écrivains ont participé à la définition du « problème » landais et de ses solutions.

Aldhuy propose de mobiliser deux notions complémentaires. L'imaginaire géographique recouvre les images, récits et représentations d'un lieu, mais aussi les valeurs et les désirs que les observateurs y projettent. L'idéologie territoriale désigne les idées qui servent à expliquer, légitimer et reproduire certains rapports de pouvoir dans l'espace. Ces notions permettent de relier les descriptions du territoire aux projets concrets de réorganisation du sol et de la société. Il ne s'agit pas seulement de chercher si les Landes étaient réellement marécageuses, sablonneuses ou peu peuplées, mais d'examiner la signification politique que des observateurs extérieurs ont donnée à ces caractéristiques.

La démarche repose sur un corpus non exhaustif de textes de différentes époques et de différentes catégories d'auteurs. Aldhuy annonce une lecture compréhensive plutôt qu'une étude lexicométrique : il confronte les formulations aux grands courants intellectuels et aux intérêts sociaux de leur temps. Après une première partie consacrée au « désert » et au « sauvage », il étudie l'enjeu des communaux, puis la manière dont la formation du territoire national a valorisé les projets d'aménagement, avant de discuter la qualification de colonisation intérieure. La carte de situation reproduite p. 19 replace les Landes de Gascogne dans le Sud-Ouest, entre les massifs dunaires littoraux, le Médoc, le pays de Buch, la Grande Lande et les ensembles voisins ; elle sert à situer les espaces évoqués, et non à chiffrer leur répartition foncière.

I. Si proches, si loin : l'imaginaire géographique de la disqualification (p. 20-22)

La théorie des climats, le regard extérieur et l'orientalisme

Aldhuy explique d'abord comment les jugements portés sur les Landes s'inscrivent dans les anciennes théories des climats, héritées notamment de la médecine hippocratique et reprises dans des lectures morales des différences régionales. Jusqu'au XIXe siècle, ces théories permettent de faire dépendre du milieu les caractères physiques, les maladies, les comportements et les aptitudes supposées des populations. Le contraste entre un Nord réputé actif et un Midi réputé relâché ou passif fournit, dans les écrits analysés, un cadre intellectuel de dévalorisation. Les Landes s'y prêtent d'autant plus qu'elles sont situées au sud du royaume, proches du littoral et composées de terres que les observateurs qualifient volontiers de friches ou de marais.

Le territoire se trouve ainsi jugé à l'aune d'un idéal de plaine régulièrement cultivée. Une plaine non labourée paraît difficilement concevable comme paysage agricole : elle devient, aux yeux de ceux qui l'observent, un « désert ». L'auteur rappelle la place de ce regard extérieur dans la construction d'une région réputée déficiente. Les difficultés attribuées aux sols et au climat sont étendues aux habitants eux-mêmes. Il cite, par exemple, les descriptions de Brémontier qui associaient la prétendue aridité landaise à des corps souffrants et à des attitudes de langueur. Il rapproche également ces descriptions de jugements médicaux ou moraux plus tardifs, auxquels la présence d'eaux stagnantes sert d'argument.

Le recours à l'orientalisme renforce ce processus. Les voyageurs comparent les habitants des Landes à ceux de contrées qu'ils imaginent lointaines, désertiques ou nomades. Ce langage ne décrit pas seulement le milieu ; il projette sur les Landes les hiérarchies que les auteurs de l'époque établissent entre la civilisation qu'ils pensent représenter et les sociétés considérées comme extérieures à celle-ci. Pour Aldhuy, la comparaison ne révèle donc pas une identité réelle entre les Landes et des territoires d'Afrique ou d'Orient ; elle renseigne d'abord sur les schémas de pensée et sur le pouvoir du groupe qui se donne le droit de décrire l'autre.

Un « désert » qui peut être humide et habité

La discussion se poursuit à partir de descriptions concrètes du paysage. Le plateau landais, très peu accidenté, est présenté comme une étendue monotone sans repères. Les écrits d'Étienne Flamichon, d'Hippolyte Taine ou d'autres voyageurs font de cette uniformité une expérience de vide. Pourtant, la documentation citée par Aldhuy comporte simultanément des mentions de pinèdes, de cabanes, d'étables, de troupeaux et d'activités humaines. Leur présence est généralement minimisée : on les dit rares, chétifs ou perdus dans l'immensité, ce qui permet de maintenir intacte l'impression de désert malgré les signes visibles d'une société agropastorale.

Un autre paradoxe intéresse particulièrement le géographe. Les Landes sont décrites tantôt comme arides, tantôt comme noyées sous les eaux. Guillaume Desbiey souligne le contraste entre les longues périodes d'humidité et les sécheresses estivales. Boudon de Saint-Amans précise que, lorsque les eaux de surface disparaissent en été, le sol reste très humide. La contradiction ne renverse pourtant pas le récit dominant. Au contraire, les auteurs rapprochent tour à tour les Landes des déserts chauds d'Afrique et des marais froids de Sibérie. La même région peut donc être jugée désertique en été et marécageuse en hiver, car le mot « désert » fonctionne moins comme une catégorie physique précise que comme une manière de signifier l'éloignement de la norme agricole et sociale.

La référence à des ailleurs éloignés devient ainsi une pratique récurrente. On compare les Landes à l'Égypte, à l'Arabie, au Sahara, à la Sibérie et même à des espaces mythologiques. Les habitants sont assimilés, dans des sources historiques citées par l'auteur, à des populations que l'Europe de l'époque qualifie elle-même de « sauvages ». Aldhuy restitue ces termes pour analyser la violence symbolique des descriptions, non pour les adopter. Les analogies successives construisent une région intérieure à la France, mais perçue comme étrangère au pays qui l'englobe.

Le « sauvage landais » et l'effacement du système pastoral

Le portrait des habitants prolonge la disqualification du paysage. Aldhuy rappelle les jugements formulés dès 1714 par Lamoignon de Courson, repris et amplifiés au fil du siècle suivant. Les Landais sont présentés comme rustiques, incapables de progrès, presque nomades parce que les bergers parcourent de grandes étendues. La présence de l'élevage extensif devient ainsi un signe supposé de retard plutôt que la preuve d'une organisation productive adaptée à ce territoire.

Plusieurs auteurs poussent très loin la distinction entre les habitants des Landes et le reste de la population française. Le préfet d'Haussez estime notamment, au début du XIXe siècle, qu'il reste beaucoup à faire avant que la civilisation de la région atteigne celle des autres parties du pays. Ces textes ont, selon Aldhuy, une fonction qui dépasse l'outrance du vocabulaire : ils rendent plausible la nécessité d'une intervention extérieure. Si les habitants sont décrits comme incapables de mettre en valeur leur propre pays, les administrateurs et propriétaires qui souhaitent transformer les terres peuvent se présenter comme ceux qui y apporteront le progrès. La première partie se conclut sur ce passage décisif entre une image dévalorisante et sa mobilisation pour justifier l'action.

II. Aux origines de la transformation : la question des terres communales (p. 22-23)

Une controverse nationale sur les propriétés et les droits collectifs

La deuxième partie déplace le regard de la représentation des paysages vers les rapports de propriété. Aldhuy rappelle qu'à partir du milieu du XVIIIe siècle, les terres communales occupent une place importante dans les débats agricoles français. Influencés par les physiocrates et par certains modèles anglais, des réformateurs estiment que l'usage commun des terres freine l'amélioration des rendements. Le partage, l'appropriation individuelle et la mise en culture apparaissent, dans cette conception, comme les instruments d'une prospérité nouvelle. La législation oscille toutefois entre encouragement, annulation ou régularisation des partages, signe que la question est politiquement et juridiquement disputée. À la fin du XIXe siècle, le principe même d'une propriété collective est admis, mais une part importante des terrains autrefois communaux a déjà été vendue.

Le cas des Landes possède, d'après l'auteur, une dimension particulière : au XIXe siècle, cette région comprend la plus grande étendue de communaux de France. La lande rase est utilisée en libre pacage ; hors des parcelles cultivées, généralement encloses, les vastes terrains communautaires sont accessibles aux animaux. L'activité pastorale ne doit donc pas être interprétée à partir de la seule superficie des champs labourés. Son fonctionnement dépend de la possibilité d'utiliser ensemble les terres de culture et les parcours collectifs. Cela explique pourquoi le débat sur les communaux affecte beaucoup plus que le statut juridique de terrains jugés vides.

Les critiques de la communauté foncière s'appuient sur la comparaison entre différentes utilisations possibles du sol. Yzarn de Freissinet affirme ainsi en 1837 que la nourriture d'un mouton occupe une surface qui pourrait, selon lui, nourrir une famille si elle était mise en culture. Il présente les Landes comme un territoire offert aux « magnifiques entreprises » et évoque les capitaux des spéculateurs rassurés par la perspective de nouveaux investissements. Les terres communales prennent alors une signification opposée selon les acteurs : elles sont pour les promoteurs du partage une réserve de terrains à approprier et à valoriser, tandis qu'elles demeurent indispensables au système agricole existant pour ceux qui défendent les parcours.

D'Haussez et Poyféré de Cère : deux intérêts et deux lectures de la même terre

Le baron d'Haussez occupe une place centrale dans la controverse. Préfet des Landes de 1817 à 1819, préfet de la Gironde de 1823 à 1827 puis député des Landes de 1827 à 1830, il attribue les obstacles à la mise en valeur à deux facteurs : « la nature des propriétés et le caractère des habitants » (propos de d'Haussez cités par Aldhuy, p. 23). Il plaide pour l'aliénation des communaux et oppose à l'usage communautaire le principe de la propriété privée, qu'il associe au progrès de la civilisation. Son argumentation mêle une théorie économique de l'efficacité foncière et une dépréciation des habitants censés maintenir les anciennes pratiques.

Aldhuy présente en regard la réponse de Poyféré de Cère, défenseur du libre parcours et lui-même grand éleveur. Celui-ci explique que les landes incultes jouent un rôle déterminant dans la fertilisation des terres cultivées. Il restitue ainsi la cohérence d'un système qui met en relation l'élevage extensif sur les communaux et la production agricole des parcelles closes. Son opposition à d'Haussez n'est cependant pas présentée comme la voix désintéressée d'une population homogène : Aldhuy souligne que Poyféré défend également son propre intérêt d'éleveur. La controverse oppose donc des acteurs socialement situés, porteurs de modèles agricoles et de stratégies de propriété différentes.

L'important est que la condamnation des communaux s'appuie sur l'imaginaire construit dans la première partie. Lorsque la région est définie comme un désert peuplé d'habitants incapables de progresser, la conversion des parcours en propriétés individuelles peut être présentée comme la seule manière d'en sortir. La prétendue vacuité de l'espace sert la logique de son appropriation. Le discours se rapproche d'une politique nationale de réforme des communaux, mais les références au désert et à la sauvagerie lui donnent dans les Landes une force particulière. L'auteur fait de cette rencontre entre intérêts fonciers et représentations territoriales l'un des déclencheurs essentiels de la transformation régionale.

III. Vers la colonisation ? L'idéologie du territoire à aménager (p. 24)

La troisième partie replace ce mouvement dans la construction du territoire de l'État-nation français. Aldhuy s'appuie sur différents modèles d'idéologie territoriale : le territoire naturel délimité par des frontières, le territoire promis conçu comme horizon de conquête, le territoire vital associé à l'accroissement de la puissance et, enfin, le territoire à aménager. Cette dernière catégorie renvoie à l'idée que l'État est fondé à transformer les différentes parties de l'espace national en fonction d'intérêts présentés comme communs à la nation entière.

La possession politique d'un espace délimité ne signifie pas, dans cette conception, que toutes les régions soient pleinement intégrées à l'économie nationale et aux représentations collectives. Les Landes, pourtant situées à l'intérieur des frontières, sont décrites comme en retrait de la civilisation française. Il devient donc possible de parler d'une conquête sans franchir de frontière extérieure : les habitants et leur territoire sont considérés comme un autre pays qu'il faut incorporer à un ordre national homogène.

Aldhuy analyse des textes qui associent explicitement l'amélioration des Landes à l'augmentation de la richesse et de la puissance nationales. Vers 1825, l'avocat Valéry décrit une contrée réputée presque vide, habitée par des hommes présentés comme démunis de culture et de droits ; il en déduit l'urgence de la transformer afin d'accroître les ressources du Trésor et les forces de la nation. Le géographe n'endosse pas cette description : il en montre la structure argumentative, où la déqualification d'une population rend moralement souhaitable sa transformation par d'autres acteurs.

Le cas de Journu Aubert est particulièrement significatif du lien entre projet foncier et horizon national. Dans un rapport présenté en 1790 au directoire du district de Bordeaux, il envisage la mise en valeur des Landes comme une conquête menée à l'intérieur du royaume, sans effusion de sang ni expansion au détriment de pays voisins. Les terres réputées mortes pourraient être rendues à la vie et leur appropriation procurerait des ressources supplémentaires au pays. La comparaison avec une conquête n'est donc pas introduite rétrospectivement par l'historien : elle apparaît déjà, sous une forme explicite, dans le langage de certains promoteurs de la transformation.

Cette partie explique comment l'idéologie territoriale du « pays à aménager » fournit un cadre politique à des ambitions locales. Les propriétaires et les administrateurs ne poursuivent pas uniquement des bénéfices agricoles ou patrimoniaux ; leurs projets peuvent aussi être présentés comme des contributions à la cohésion, à la modernisation et à la puissance de l'État. L'aménagement des Landes devient dès lors une manière de faire converger un territoire disqualifié vers les normes nationales dominantes.

IV. De la colonisation à la colonisation intérieure (p. 25-27)

Peut-on véritablement parler de colonisation ?

Aldhuy confronte ensuite son hypothèse aux réserves d'auteurs qui, comme Jacques Sargos, considèrent que les projets coloniaux formulés pour les Landes ont souvent eu peu de réalisations concrètes. Il reconnaît cette limite pour les projets privés du XVIIIe siècle et du début du XIXe : les échecs et les réalisations ponctuelles ne doivent pas être confondus avec une transformation intégrale du territoire. Il estime toutefois que la loi de 1857 et le boisement systématique imposent de tenir compte d'un résultat matériel bien plus profond que celui des tentatives initiales.

L'auteur commence par examiner la colonisation au sens de l'installation de populations nouvelles pour exploiter un sol. Les projets anciens témoignent d'une véritable volonté de peuplement, fréquemment fondée sur l'idée que les habitants en place ne suffiraient pas à réaliser la mise en valeur. Au gré des mémoires et des spéculations sont envisagés des migrants venus de divers pays, des protestants, des Canadiens, des Irlandais ou des Allemands promis au bagne. Aldhuy précise en note que le projet d'installation de Maures chassés d'Espagne ne peut être attesté par une source directe : il relève donc ici d'une histoire en partie mythifiée.

Un Projet pour peupler les Landes de Bordeaux conservé aux Archives départementales de la Gironde sous la cote C 3671 prévoit, au milieu du XVIIIe siècle, de proposer l'amnistie à des déserteurs en les mariant de force avec des jeunes femmes sorties d'hospices pour enfants abandonnés. En 1772, le projet intitulé La Louisiade mêle dans une colonie projetée des déserteurs, des familles étrangères, des revenants des colonies, des invalides, des mendiants et des galériens. Aldhuy cite aussi Guillaume Desbiey, receveur des Fermes de La Teste, qui suggère de déplacer vers les Landes des personnes considérées comme nuisibles à l'ordre de l'État. Les exemples ne démontrent pas que ces projets ont été exécutés, mais ils documentent l'ambition de repeupler et de réorganiser une région au mépris de sa société existante.

L'auteur mobilise enfin Son Excellence Eugène Rougon d'Émile Zola pour montrer combien le rêve de conquête des Landes était devenu un thème culturel : le personnage s'imagine desséchant les marais, plantant les dunes et fondant une ville dans une terre dite conquise. Aldhuy ne présente pas le roman comme un témoignage direct sur les réalisations agricoles ; il l'utilise pour rendre perceptible l'imaginaire colonial qui accompagne le projet de mise en valeur.

La notion de colonisation est ensuite étendue au-delà du déplacement de populations. Elle désigne également, dans les définitions examinées, la transformation autoritaire d'une région supposée arriérée dans le sens des intérêts de ceux qui la dominent. Le discours colonisateur produit la différence entre deux groupes, attribue à l'un les qualités de la civilisation et à l'autre les défauts qui légitiment son encadrement. Dans ce sens plus large, le passage des landes rases à la forêt de pins, précédé d'une dévalorisation du territoire et des habitants, permet à Aldhuy de considérer l'ensemble du processus comme une colonisation accomplie à l'intérieur des frontières françaises.

Une colonisation intérieure continentale : de la côte vers les terres

L'auteur distingue deux significations de l'expression « colonisation intérieure ». La première est géographique : une progression de la mise en valeur depuis un espace connu, souvent côtier, vers un intérieur représenté comme mal connu ou difficile d'accès. Cette définition renvoie par analogie à certaines expansions coloniales entreprises depuis des établissements littoraux.

Pour les Landes, Aldhuy rapproche de ce mouvement l'histoire des voies de communication et l'extension des plantations. Il rappelle que la route postale longeant la côte restait difficile à utiliser une partie de l'année et que de nombreux voyageurs préféraient contourner les Landes par l'est pour relier Bordeaux à Bayonne. Le développement de la forêt et la commercialisation de ses produits ont accompagné l'achèvement et la modernisation des infrastructures routières et ferroviaires. Il nuance cependant l'image d'une barrière absolue, puisque les circulations pastorales existaient, notamment avec la transhumance de troupeaux pyrénéens.

L'histoire du boisement commence, dans sa démonstration, par les dunes littorales. Les habitants connaissaient déjà le problème de la mobilité des sables et la possibilité de les fixer par les plantations ; Aldhuy précise que la solution n'était donc pas une invention ex nihilo de Nicolas Brémontier. L'ingénieur a surtout contribué à rationaliser et à généraliser le procédé dans le cadre d'une intervention publique. Sous le Consulat, une commission des dunes est organisée ; en 1816, ses travaux ne concernent encore que 4 500 hectares plantés. Une ordonnance de 1817 relance l'opération en la plaçant directement sous la responsabilité des Ponts et Chaussées. Environ un demi-siècle plus tard, le boisement littoral atteint, dans les chiffres repris par l'auteur, 88 000 hectares sur 225 kilomètres de longueur, avec une largeur pouvant atteindre sept kilomètres (p. 26).

L'étape suivante concerne l'intérieur du plateau. Jules Chambrelent expérimente à titre personnel différentes techniques sur le domaine de Saint-Alban, acheté à Cestas en 1849. Son entreprise reprend pour partie les propositions de prédécesseurs. Sa reconnaissance publique progresse après la médaille d'or de la Société d'agriculture de la Gironde en 1854 et sa participation à l'Exposition universelle de Paris en 1855. Aldhuy insiste sur le rôle politique de Napoléon III, notamment à travers le domaine de Solférino, avant d'évoquer la loi de 1857 sur l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne. Ce rappel technique vise à montrer une progression du littoral vers l'intérieur et le changement d'échelle introduit par l'intervention de l'État. Il ne constitue pas une étude hydrologique détaillée des plantations de pins.

Une colonisation intérieure territoriale : intégrer les marges à la nation

La seconde signification est politique et symbolique. La colonisation intérieure n'est plus définie seulement par un déplacement de la côte vers le centre d'un espace terrestre, mais par la production d'un territoire national homogène. Des régions situées à l'intérieur des frontières sont considérées comme insuffisamment intégrées aux échanges économiques, à l'identité collective ou aux formes dominantes de propriété et de culture. L'État-nation entreprend alors de les faire converger vers sa norme.

Dans ce processus, selon Aldhuy, la représentation négative précède la transformation. Il faut d'abord faire apparaître la région comme extérieure à la civilisation commune, en mobilisant les images du désert et du sauvage. Une fois disqualifiée, elle peut faire l'objet d'un programme de retour vers la nation par l'aménagement, la modification des usages du sol et la modernisation des communications. Les différences locales sont moins reconnues comme des organisations dotées de leur propre logique que comme des écarts à corriger.

Le géographe souligne ainsi la portée sociale de la transformation. Le passage de la lande rase à la forêt ne se réduit pas à la substitution d'un couvert végétal à un autre. Il accompagne l'affaiblissement d'un système fondé sur le pacage, la remise en cause des terres collectives, l'avancée de projets de propriété privée et une incorporation plus poussée du territoire à l'économie et aux représentations nationales. Il ne propose pas dans cet article une comptabilité exhaustive des terres transférées ou des profits réalisés, mais il relie les mécanismes de disqualification, de réorganisation foncière et d'intervention publique pour expliquer pourquoi le terme de colonisation intérieure lui paraît pertinent.

Conclusion de l'argumentation : une autre lecture de la « mise en valeur » (p. 27)

Aldhuy conclut que l'usage conjoint des concepts d'imaginaire géographique et d'idéologie territoriale transforme l'interprétation de l'histoire landaise. La présentation classique en termes de mise en valeur semble objective parce qu'elle privilégie les techniques, les plantations et le paysage obtenu ; l'analyse des textes et de leur contexte révèle des jugements sur les populations, des intérêts fonciers et des projets politiques d'intégration nationale. Dans cette perspective, la transformation des Landes de Gascogne peut être considérée comme une colonisation intérieure.

L'auteur ne transforme toutefois pas ce résultat régional en loi générale. Il souhaite tester la même grille sur d'autres régions françaises disqualifiées par des représentations négatives, mais aussi sur des territoires ayant bénéficié d'images favorables. Cette comparaison doit permettre d'évaluer l'hypothèse plus générale selon laquelle la colonisation intérieure ferait partie des processus de formation des États-nations territoriaux, la France constituant l'un des cas historiques à explorer.

Les idées fortes

Le « désert landais » est une représentation historiquement construite (p. 18-22). Aldhuy ne traite pas le désert comme une donnée descriptive transparente. Il examine la manière dont un plateau habité, traversé par des troupeaux et marqué par un contraste saisonnier entre humidité et sécheresse a été décrit comme vide et sans valeur. Les comparaisons contradictoires avec le Sahara ou les marais de Sibérie montrent que le classement repose largement sur un imaginaire qui hiérarchise les paysages selon les normes des observateurs.

La dépréciation du milieu s'étend à la dépréciation de ses habitants (p. 20-22). L'utilisation de la théorie des climats et de l'orientalisme permet de représenter la société agropastorale comme étrangère à la civilisation française. Les images du sauvage et du nomade contribuent à faire apparaître l'intervention extérieure comme une nécessité, et non seulement comme une option économique. L'auteur analyse ces jugements comme des discours situés, non comme des descriptions vérifiées des Landais.

La controverse foncière oppose plusieurs conceptions de l'utilité des terres (p. 22-23). Pour les partisans de l'aliénation des communaux, la lande offerte au pacage est une terre trop peu exploitée, qui devrait être partagée et cultivée. Pour Poyféré de Cère, les vastes parcours contribuent à fertiliser les parcelles agricoles. L'opposition entre d'Haussez et Poyféré met au jour non seulement deux savoirs agricoles, mais aussi deux intérêts économiques différents.

Les promoteurs du changement ne se réduisent pas aux ingénieurs célèbres (p. 18, 23-26). Brémontier et Chambrelent jouent un rôle dans la rationalisation et la diffusion des techniques de boisement, mais l'auteur restitue l'intervention des propriétaires, administrateurs, préfets, hommes politiques, voyageurs et écrivains. Journu Aubert, d'Haussez, Desbiey et les rédacteurs de projets de peuplement montrent que les enjeux de propriété, de discipline sociale et de puissance nationale sont également présents dans les projets de mise en valeur.

L'appropriation privée et l'intégration nationale se renforcent dans certains projets (p. 23-24). Les discours sur le partage des communaux et l'aménagement du territoire se rejoignent quand des terres collectivement utilisées sont présentées comme une réserve à rendre productive. La « conquête » envisagée par Journu Aubert se situe à l'intérieur du royaume : elle doit accroître les ressources et la puissance de la nation sans agrandir ses frontières.

Le boisement s'inscrit dans une progression spatiale et une intervention croissante de l'État (p. 25-26). L'extension des plantations depuis les dunes vers l'intérieur, l'évolution des communications, les initiatives de Brémontier et de Chambrelent, l'implication impériale et la loi de 1857 constituent dans la démonstration une matérialisation de la colonisation intérieure. Le rôle de l'État n'efface ni les savoirs locaux antérieurs ni les limites des premiers projets privés.

La notion de colonisation intérieure possède deux dimensions distinctes (p. 26-27). Elle désigne d'une part l'avancée de l'exploitation depuis le littoral vers les terres intérieures, et d'autre part la réintégration politique et culturelle de régions jugées marginales au sein de l'État-nation. C'est surtout dans cette seconde dimension que l'auteur donne au terme sa portée explicative : il permet de relier les transformations matérielles aux rapports de domination et aux représentations du territoire.

Les principaux chiffres

L'article est principalement une analyse de discours et de rapports socio-territoriaux. Il ne propose pas un bilan quantitatif exhaustif des mutations foncières ni des surfaces communales transférées. Les nombres ci-dessous apparaissent dans le raisonnement à titre de repères chronologiques ou d'ordres de grandeur. Ils ne doivent pas être interprétés comme une série statistique homogène.

DonnéeValeurSens dans le textePage imprimée
Domaine de Saint-Alban à Cestas acheté par Jules Chambrelent1849Début des expérimentations privées présentées par Aldhuy26
Médaille d'or attribuée à Chambrelent par la Société d'agriculture de la Gironde1854Reconnaissance de ses travaux26
Participation de Chambrelent à l'Exposition universelle de Paris1855Diffusion et valorisation publique de ses méthodes26
Loi relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne1857Intervention nationale favorisant le changement d'échelle du boisement25-26
Plantations accompagnées par la Commission des dunes à la date indiquée4 500 hectares en 1816Résultat présenté comme encore limité avant la relance administrative26
Ordonnance relançant le boisement littoral1817Transfert direct de la mise en œuvre aux Ponts et Chaussées26
Forêt implantée sur les dunes littorales environ un demi-siècle plus tard88 000 hectaresOrdre de grandeur cité par l'auteur pour le boisement littoral26
Étendue longitudinale du boisement littoral225 kilomètresDimension annoncée dans le même passage26
Largeur maximale donnée pour cette bande boiséejusqu'à 7 kilomètresNe décrit pas une largeur uniforme sur toute la côte26
Préfecture des Landes exercée par d'Haussez1817-1819Situation institutionnelle du partisan de l'aliénation des communaux23
Préfecture de la Gironde exercée par d'Haussez1823-1827Prolongement de son parcours administratif23
Mandat de député des Landes exercé par d'Haussez1827-1830Engagement politique dans le contexte des débats fonciers23
La Louisiade, projet de peuplement1772Projet colonial envisagé, à ne pas confondre avec une réalisation établie25
Rapport de Journu Aubert au directoire du district de Bordeaux1790Formulation de la mise en valeur comme conquête intérieure24

Le texte indique l'étendue exceptionnelle des communaux landais à l'échelle française, mais ne livre pas de superficie totale vérifiable pour eux. Il ne chiffre pas davantage les superficies vendues, les revenus tirés du boisement ou le nombre total de ménages touchés. Ces données ne doivent donc pas être reconstruites à partir de l'article seul.

Conclusion de l'auteur

La conclusion imprimée à la p. 27 affirme que la transformation des Landes de Gascogne, souvent présentée comme une opération de « mise en valeur » à caractère avant tout technique, prend une autre signification lorsqu'on restitue les représentations du territoire, les acteurs et leurs rapports sociaux. En reliant le discours du désert, la dénonciation du prétendu retard des habitants, la contestation de l'usage collectif des terres et la volonté nationale d'aménagement, Julien Aldhuy estime que le boisement et la réorganisation landaise peuvent être étudiés comme une colonisation intérieure. Il souligne cependant la nécessité de prolonger l'enquête par des comparaisons avec d'autres régions pour éprouver la portée générale de l'hypothèse dans l'histoire de la formation des États-nations.

Référence bibliographique

Aldhuy, Julien. « La transformation des Landes de Gascogne, de la mise en valeur comme colonisation intérieure (XVIIIe-XIXe siècles) ? ». Sud-Ouest européen, n° 23, 2007, p. 17-28, numéro thématique « Géographie historique, pour un autre regard », coordonné par Jean-Yves Puyo. DOI : https://doi.org/10.3406/rgpso.2007.2935. Notice et texte intégral : https://www.persee.fr/doc/rgpso_1276-4930_2007_num_23_1_2935.

Le PDF original joint contient 14 pages : deux pages liminaires produites par Persée (notice bibliographique et résumés) et 12 pages de l'article, correspondant aux pages imprimées 17 à 28 de la revue. Ainsi, la page imprimée 17 correspond à la page 3 du PDF ; la page imprimée 28 à la page 14. La date du 21 mars 2023, visible dans la notice de Persée, est celle de la génération du fichier PDF et non celle de la publication, qui date de 2007.

L'article comprend une carte de situation des Landes de Gascogne (figure 1, p. 19) et une bibliographie en fin de document (p. 27-28), distinguant notamment le corpus de sources anciennes des références scientifiques mobilisées pour la démonstration. Les formulations attribuées dans cette fiche à Brémontier, à d'Haussez, à Poyféré de Cère, à Journu Aubert, à Zola ou à d'autres auteurs historiques sont des textes cités ou discutés par Julien Aldhuy, et non des prises de position personnelles qui lui seraient imputées. Aucun ISBN n'est identifié pour cet article de revue.

Repères du document

RepèreInformations
AuteursJulien Aldhuy
TypeScholarlyArticle
Langue du documentfr
DOI10.3406/rgpso.2007.2935
CatégorieHistoire rurale et foncière
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